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Sherlock Holmes Stories (Music Blog)

Avant de rencontrer le Dr Watson, Sherlock Hol...

    Fermeture définitive du blog... Ce serait cool de la part de Skyrock de ne pas le supprimer à cause de son inactivité, merci ! (21/11/2016)

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Intrigue et chapitres de l'Affaire Holmes 28/01/2015

Intrigue et chapitres de l'Affaire Holmes

Fan-fiction - Roman court
Environ 51 400 mots
Genres : Policier, Thriller, Suspens, Aventure
En cours 
Intrigue et chapitres de l'Affaire Holmes

La véritable histoire de Sherlock Holmes au-delà de tout ce que le Dr Watson a écrit sur lui. L'affaire parlera des deux frères du détective mais également de ses parents, un aspect que ne connaissait pas encore John Watson, peu de temps après sa rencontre avec l'éminent sujet britannique... 
 
Chapitres
 
Chapitre I : Introduction à l'affaire
Chapitre II : Premier jour (première partie) (deuxième partie)
 
Un commentaire constructif sur chaque partie serait très apprécié !

Chapitre I : Introduction à l'affaire 24/02/2015

Chapitre I : Introduction à l'affaire

Chapitre I : Introduction à l'affaire
 
Le printemps dans toute sa splendeur régnait sur Londres, un printemps doux, ensoleillé, fleuri, où des myriades d'oiseaux chantaient dans les parcs, ravissant les nombreux couples d'amoureux qui s'y promenaient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en apercevant derrière les bosquets quelques-uns de ces Tristan et Iseult marchant la main dans la main, sous le regard inquisiteur de leur gouvernante. Mon âme, plus romantique que je ne l'aurais souhaitée, s'épanouissait devant ces démonstrations de tendresse... Peut-être étais-je aussi un peu jaloux de ces jeunes gens amoureux qui semblaient isolés et inconscients de ce qui se passait autour d'eux.

Soudain, la voix incisive et ironique de mon compagnon s'éleva, brisant la magie de l'instant, comme l'aube efface les doux rêves de la nuit.
- Je sais que je ne suis pas le genre de personne qu'il vous plairait de promener à cette époque dans un parc, mon cher Watson, mais tout de même je me sens humilié par votre désintérêt !
Je me tournai vers mon ami, Sherlock Holmes m'observait en souriant, ses yeux gris, profondément enfoncés dans leurs orbites, brillaient de plaisir et de malice.
- Mais non Holmes, voyons, je... balbutiai-je, confus.
Holmes posa amicalement sa main sur mon épaule, il riait de bon c½ur.
- Allons, mon pauvre Watson, je vous taquine ! Venez, je vous offre un bon verre de whisky pour me faire pardonner de vous avoir soumis à la torture. Pour vous, un célibataire romanesque, voir ces amoureux transis par la passion doit être un véritable supplice !

Je secouai la tête tristement, comme d'habitude Holmes traitait les choses du c½ur comme un jeu ou une plaisanterie. Je le suivis en jetant un dernier regard sur le petit étang de la Serpentine recouvert de barques transportant d'autres jeunes couples...
Holmes m'entraîna d'un pas allègre jusqu'à un pub exigu qu'il semblait connaître depuis fort longtemps, car le patron accourut vers nous à grands renforts de courbettes pour nous accompagner jusqu'à une table libre. Nous nous installâmes en poussant un long soupir de soulagement...
Il y avait déjà plusieurs mois que Holmes et moi étions enfermés dans notre petit salon de Baker Street, c'était notre première sortie dans la capitale et nous avions l'air plus heureux que jamais. La promenade était devenue un besoin pour nos nerfs qu'un hiver long et rigoureux avait passablement fatigués.
Nous étions à la fin du mois d'avril de l'année 1883, je ne connaissais Sherlock Holmes que depuis trois ans et semblais ne jamais pouvoir en connaître toutes les facettes. A chaque minute, j'étais surpris par cet être étrange qui avait transformé ma vie. Je le contemplais tandis qu'il sirotait son verre d'alcool en dissertant sur l'intérêt pour l'humanité des théories de Charles Darwin, mort il y avait tout juste un an. Il devait avoir à peine trente ans et arborait un front d'intellectuel et un regard profond qu'il ne m'a été donné de voir que chez très peu de personnes dans ma vie. J'ignorais tout de son passé et ne pensais pas qu'un jour je dusse en savoir davantage. Je l'imaginais donc orphelin, sans amis ni parents éloignés, un phénomène unique apparu spontanément. Je m'étais accoutumé à cet état de choses. Holmes connaissait, quant à lui, tous les détails de mon existence et j'ignorais jusqu'à son lieu de naissance... Ce jour-là, je me demandais toujours quelle sorte d'homme était assis en face de moi et comme d'habitude, lassé de toutes mes hypothèses inutiles, je l'écoutais en silence...

Nous rentrâmes à Baker Street à pied, profitant au maximum des derniers rayons de soleil de ce jour qui déclinait. Holmes continuait à parler, faisant preuve d'une volubilité qui lui était inhabituelle et que j'attribuais à la magnifique journée que nous venions de passer...et aussi au verre de whisky...
Nous étions à peine arrivés en vue du perron du 221 que la porte s'en ouvrit immédiatement, laissant s'échapper une madame Hudson en proie à une si forte émotion que son chignon, habituellement impeccable, avait glissé sur le côté de son crâne. J'en déduisais que notre chère logeuse avait dû guetter notre retour à la fenêtre du salon dont j'apercevais les rideaux tirés. Elle accourut jusqu'à nous en agitant les bras.
- Monsieur Holmes ! Monsieur Holmes ! Un message pour vous ! Vite !

Holmes, profondément surpris par tant d'agitation pour un simple message de la part d'une femme calme et posée, lui demanda de s'apaiser. Nous la suivîmes dans l'appartement, sous les regards stupéfaits des autres passants. Sur la table du salon, Mme Hudson s'empara d'un bout de papier blanc qu'elle tendit d'une main tremblante au détective.
Holmes réclama du thé, sans doute pour donner quelque chose à faire à cette pauvre Mme Hudson si angoissée, puis il parcourut la lettre des yeux. Pour la première fois de ma vie, je vis alors son visage, si pâle d'ordinaire, devenir blême. Machinalement, mon ami s'assit dans un fauteuil et ses yeux fixèrent le foyer de la cheminée désespérément vide. Sa main lâcha la lettre qui retomba sur le sol, puis il se cacha le visage de ses mains avec l'expression de quelqu'un de très bouleversé. J'étais si surpris que je ne trouvais rien à lui dire, j'entendais Mme Hudson murmurer derrière moi :
- Mon Dieu ! Mon Dieu !

Je m'approchai doucement de Holmes et me saisis de la lettre, la voici :

Richmond,
26 avril 1883,
Cher M. Sherlock Holmes,
Je suis chargé d'une bien pénible tâche. En effet, votre père a été victime d'un très grave accident, nous craignons pour sa vie. Monsieur Sherrinford réclame votre présence immédiate. Monsieur Mycroft est lui aussi attendu, il a été prévenu par mes soins. Venez vite, je vous en supplie !
Docteur Sigismond Ressing.

P.S. : Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment.

A mon tour, je ne pus que murmurer un « Mon Dieu », j'étais ému et étonné. Je levai les yeux sur Holmes, il était toujours prostré, incapable du moindre mouvement, son impassibilité coutumière avait volé en éclat. Ce fut à moi de prendre les décisions qui s'imposaient. J'envoyais Mme Hudson préparer les valises de Holmes, ainsi que le thé réclamé auparavant. Tandis que je cherchais un horaire de train adéquat en direction de Richmond pour l'heure qui suivait, la voix de Holmes s'éleva tout à coup, rauque et transformée :
- Mme Hudson ! Préparez aussi la malle du docteur Watson, je vous prie ! Il part avec moi !
Je me retournai pour le contempler avec stupeur, il s'était levé, son visage avait pâli, ses yeux étaient rouges, il me jeta un sourire attristé.
- Je dois vous avouer, mon cher Watson, que je ne me sens pas la force d'affronter un tel voyage tout seul !
- Mais ce sont vos affaires personnelles, Holmes ! Votre propre père ! protestai-je.
Il fit un vague geste de la main comme pour balayer mes arguments.
- Vous êtes devenu ma seule famille maintenant !

Je restai muet sous le coup, incapable de la moindre parole ou du moindre geste. Holmes s'approcha lentement de moi et me prit des mains l'horaire des trains que je consultais.
- Magnifique ! Il y a un express pour Richmond dans un peu moins de vingt minutes à la gare Victoria ! Si nous trouvons un fiacre immédiatement, nous y serons ce soir.
Holmes partit s'enfermer dans sa chambre, je courus jusqu'à la mienne.
Une demi-heure plus tard, nous étions confortablement installés dans un wagon de première classe en partance pour la jolie ville de Richmond.

Soudain, je songeai à ces deux hommes qui possédaient le même nom de famille que mon compagnon et bien que Holmes eût l'air taciturne et morose, je poussai la témérité jusqu'à le questionner :
- Holmes ! Qui sont ces messieurs Sherrinford et Mycroft Holmes ? Vos oncles ?
Holmes eut un étrange sourire et répondit sur un ton ironique :
- Mes frères !
Une telle réponse m'intéressa au plus haut point et je repris avec enthousiasme :
- J'ignorais que vous aviez des frères ! Ne devrions-nous pas les attendre ? N'habitent-ils pas à Londres ?
- Mycroft, oui, Sherrinford, quant à lui, vit encore dans notre demeure ancestrale de Richmond :
« My Croft », avec mon père Sigel.
- Et votre mère ?
Holmes me jeta un regard attristé et las.
- Elle est morte, il y a de cela une bonne dizaine d'années.
- Oh, veuillez m'excuser Holmes, repris-je, confus.
- Ne vous excusez pas mon cher Watson, comment pourriez-vous le savoir ? Ma mère s'appelait Violet, disons que le chagrin et la maladie eurent raison d'elle avant l'âge.
Un silence gêné de quelques secondes succéda à cette triste réponse.
- Mais n'aurions-nous pas dû attendre votre frère Mycroft à Londres ? Il aurait été certainement heureux de faire le voyage avec vous.
Holmes eut le même sourire bizarre et répondit d'une voix terne tout à coup :
- Oh, ne vous inquiétez pas pour lui Watson, il a déjà été prévenu, il est peut-être même déjà sur place ! On ne doit plus qu'attendre l'arrivée du fils rebelle.
- Du fils rebelle ? Vous ?
Holmes me fit un clin d'½il, puis resta muet tout le long du voyage, refusant de répondre à mes questions et Dieu sait si mes tentatives furent nombreuses cet après-midi-là !

L'obscurité était déjà tombée lorsque nous mîmes pied à terre sur le petit quai de Richmond. La lune brillait vivement dans le ciel d'encre de cette nuit-là, mais elle était d'une belle couleur rousse, un signe de malheur. Personne ne semblait nous attendre sur le quai pratiquement désert, donc Holmes me proposa une promenade nocturne jusqu'à son ancienne demeure à quelques lieues de là. La soirée était nuageuse, belle, mais froide, une bonne marche nous réchaufferait, j'acceptai avec plaisir. Nous nous chargeâmes chacun de notre malle et partîmes.
La campagne était profondément endormie, nous traversâmes la ville où quelques lampadaires répandaient une douce lumière réconfortante. Quelques dizaines de minutes plus tard, nous nous retrouvâmes dans le silence et l'obscurité des champs cultivés. Aucune âme, aucun être vivant ou mort ne rôdait aux alentours... Le seul bruit que l'on entendait était le claquement de nos chaussures vernies sur le sol caillouteux.

Et soudain, derrière un bouquet d'arbres immobiles, surgit la façade noirâtre et imposante d'un manoir où aucune lumière ne pouvait attester qu'il y eut des êtres doués de vie. Cela me donna la chair de poule malgré moi. Holmes s'arrêta quelques instants devant le portail à contempler cette demeure, sa demeure. Il tendit la main sur la barrière et l'ouvrit doucement, mais un petit grincement s'éleva dans le silence de la nuit et nous nous tînmes immobiles, attentifs au moindre bruit venant de la maison.
Tout à coup, une forme noire s'approcha lentement de nous et je compris au grognement que cette ombre nous jeta que c'était le gardien attitré de la maison. Je me préparais à reculer et à entraîner Holmes avec moi derrière la protection du portail, lorsque mon compagnon murmura d'une voix douce et faible :
- Ralf ! C'est moi Ralf ! Sherlock !

Un instant, l'ombre s'arrêta dans sa course et sembla indécise. Un rayon de lune perça la couche de nuage et éclaira la scène qui se déroulait devant moi. Un énorme chien noir nous observait. Un immense dogue allemand, le museau pointé vers nous, reniflait l'air ambiant et, reconnaissant certainement une ancienne odeur, celle de son maître d'autrefois. Il se mit à pousser des gémissements plaintifs et à trépigner sur place, ne sachant que faire. Holmes s'approcha de lui, entrant résolument dans le domaine privé, le chien se mit à grogner de nouveau, pourtant il se laissa caresser par le détective et lui lécha même la main.
- Un vieux compagnon de jeunesse Watson ! chuchota Holmes. Un brave chien qui m'accompagnait lors de mes promenades pédestres. Allons Ralf, à la maison !

Le chien hésita encore avant d'obéir à son ancien maître, puis il se décida tout à coup et nous précéda sans bruit sur l'allée complètement obscure. Je continuais de garder le silence, pourtant j'étais assailli de questions et je brûlais d'interroger Holmes. Nous arrivâmes enfin devant la porte d'entrée. Holmes se saisit d'un marteau de bronze brillant étrangement dans cette nuit ambiante et frappa trois longs coups sur le bois de la porte. Cela raisonna un peu dans le silence de la maison endormie, mais après plusieurs minutes d'attente, des pas feutrés se firent percevoir tout à coup et quelqu'un ouvrit la porte. Un homme se tenait sur le seuil d'entrée, un homme grand, maigre, les cheveux grisonnants sur les tempes, tenant d'une main ferme un chandelier où se consumait une bougie. Des yeux gris nous fixèrent un bref instant, puis une voix sans émotion, froide, sèche s'éleva dans la nuit :
- Bien ! Te voilà enfin !
Holmes ouvrit la bouche pour répondre mais l'homme leva la main et fit taire mon compagnon. Ses yeux me scrutèrent avec une profondeur et une attention si inquiétantes que je me sentis mal à l'aise. Soudain, l'homme reprit la parole :
- Et lui, qui est-ce ?
Cette fois, Holmes répondit d'une voix impassible :
- Mon ami, le docteur Watson, qui a eu la bonté d'accepter de m'accompagner !
- Mais ce ne sont pas ses affaires, Sherlock !
Je sursautai en entendant prononcer le prénom de mon ami sur un ton si hostile.
- Oui, mais ce sont les miennes, Sherrinford ! rétorqua froidement Holmes.

Je contemplai avec curiosité le frère de mon ami. En effet, dans ce clair-obscur, cet homme semblait posséder les mêmes yeux, le même regard profond que le fameux détective. Il s'effaça pour nous laisser entrer. Je me rendis compte en le voyant refermer le loquet de la porte d'entrée qu'il était presque aussi grand que Sherlock Holmes. Il était vêtu d'une robe de chambre de couleur bordeaux. Il nous tendit une clé sans autre cérémonie et s'écria sèchement :
- Vous devez être fatigués. Sherlock, tu connais le chemin. Bonne nuit !
Une manière de nous renvoyer sans doute. Il nous tendit ensuite le chandelier et s'apprêtait à s'enfuir. Holmes le retint par le bras.
- Quand pourrai-je voir père ?
- Pas avant demain Sherlock. Bonne nuit !
Je le vis disparaître dans un couloir obscur et une porte se ferma, quelque part.

Cette maison possédait une atmosphère éprouvante et désagréable, j'avais comme la pénible impression d'avoir pénétré dans l'antre de quelque animal maléfique et je ne pus empêcher ma main de flatter le brave chien qui était resté collé à nos talons. Le vieux dogue, dont le museau grisonnait, eut la délicatesse de ne pas grogner. Peut-être lui aussi ressentait-il l'étrange ambiance de cette demeure vétuste...
J'entendis Holmes pousser un long soupir et il m'entraîna dans un autre couloir sombre jusqu'à un escalier majestueux. Il me conduisit à une chambre fermée à clé qu'il ne réussit à ouvrir qu'après plusieurs minutes d'essais infructueux. Enfin, la porte céda avec un petit grincement. Je compris que nous nous trouvions dans l'ancienne chambre de Holmes. Elle ne devait pas souvent être ouverte et utilisée, peut-être même jamais depuis son départ de la maison, à en juger par l'odeur de renfermé qui stagnait dans l'air ambiant. Holmes leva le chandelier dans la pièce et fit un lent arc de cercle avec le bras. C'était une chambre ordinaire, deux lits, une armoire, un bureau et une petite étagère chargée de livres. Les deux lits étant faits, j'en déduisais que Sherrinford Holmes et les autres membres de la famille du détective avaient bien compris que celui-ci ne viendrait pas sans son inséparable compagnon, le docteur Watson.

Le chien se coucha au pied du lit contre la fenêtre, cela fut fait si naturellement par l'animal que je compris que c'était là l'ancien lit de Holmes. D'ailleurs, ce fut sur celui-ci que Holmes s'assit ensuite. Il avait déposé le chandelier pratiquement éteint sur le bureau et il soupira.
- Holmes. Quelle étrange maison ! murmurai-je, malgré moi.
- C'était pourtant la mienne, Watson. J'y ai vécu une bonne partie de ma vie, chuchota-t-il, en commençant à se dévêtir.

Je saisis qu'il était l'heure non pas de comprendre, mais d'essayer de se reposer un peu, alors je soufflai la bougie. Nous nous couchâmes quelques minutes plus tard. Seule la respiration régulière du chien brisait le silence angoissant de cette demeure à l'atmosphère pesante pour nos nerfs... Il me fallut plusieurs minutes pour m'endormir...

Chapitre II : Premier jour (première partie) 01/05/2015

Chapitre II : Premier jour (première partie)
 
Chapitre II : Premier jour (première partie)
 
Lorsque le lendemain matin arriva, j'ouvris les yeux sur une chambre vide, Holmes s'était déjà levé. Je bondis sur le sol, m'habillai bien vite pour ouvrir avec précaution la porte et sortir dans le couloir. Lui aussi était complètement vide... De plus, il était très obscur. J'arrivai après plusieurs hésitations jusqu'à l'escalier de la nuit dernière. Il était beaucoup moins majestueux qu'il ne m'avait semblé alors. Je descendis doucement les marches qui craquèrent les unes après les autres dans le silence de la maison.
 
Arrivé au rez-de-chaussée, des voix me parvinrent, ainsi il y avait de la vie dans cette demeure silencieuse ! J'en fus, je ne sais trop pourquoi, soulagé et me dirigeai d'un pas moins indécis vers le bruit. Je me retrouvai alors devant une porte que j'avais identifiée comme celle de la pièce où s'entretenaient ces êtres vivants. J'espérais voir Holmes parmi eux.
Je frappai doucement le bois puis ouvris lentement la porte. Une grande pièce s'offrit à mon regard. Une haute cheminée se dressait dans l'ombre, de nombreux tableaux étaient accrochés sur les murs, dans un coin trônait un grand piano droit, une table était chargée de victuailles pour le petit-déjeuner. Plusieurs personnes se tenaient là. Deux hommes et à mon grand dam, Holmes n'était pas parmi eux, ainsi que deux servantes occupées à servir le thé à ces messieurs.
 
Des deux hommes, je reconnus immédiatement Sherrinford Holmes, debout au centre de la pièce, s'entretenant avec le second personnage, un peu plus imposant et massif que Sherrinford. L'inconnu était assis confortablement dans un fauteuil de cuir, un cigare à la main.
Tous les regards étaient tournés vers moi, je me sentais horriblement mal à l'aise. Le silence était retombé sur la conversation, personne ne bougeait, ne m'aidait à me départir de l'oppressant sentiment d'être importun qui me saisissait. Soudain, une voix joyeuse s'éleva dans mon dos, je soupirai avec soulagement lorsque je reconnus Sherlock Holmes.
- Ah ! Je vois que vous avez déjà fait connaissance ! C'est bien !
Sherrinford quitta sa position de statue de sel et répondit froidement :
- M. Watson n'a pas daigné se présenter !
 
Confus, j'entrai dans la pièce, sous les regards toujours perçants de toutes ces personnes.
- Pardonnez-moi, je vous en prie. Je... J'ai cru entendre que je pouvais entrer et...
- Mais vous avez fort bien fait, docteur ! Mon frère Sherrinford est un peu nerveux ces temps-ci, il faut lui pardonner son agacement, sourit l'homme assis dans le fauteuil.
Il posa sur moi des yeux gris de la même teinte délavée que ceux de mon ami. Ce ne pouvait être que Mycroft Holmes. Il leva la main dans un geste d'apaisement, puis la tendit vers mon compagnon. Holmes s'approcha de cet homme qui l'observait avec une certaine bienveillance, le premier doux regard que cette maison froide jetait sur mon compagnon et sur moi. Holmes s'empara de la main et la serra chaleureusement.
- Bien ! s'écria Sherrinford, en coupant les effusions et les retrouvailles entre les deux frères. Je suppose que tu ignores ce qui est arrivé à père, Sherlock ?
- Tu supposes bien, Sherrinford ! répliqua Holmes en s'asseyant dans un fauteuil aux côtés de son frère.
 
Je m'assis à mon tour, regardant avec tristesse les deux servantes débarrasser silencieusement la table de toutes les victuailles du petit-déjeuner. Holmes contempla aussi les deux jeunes femmes avant de se tourner vers ses frères.
- Que s'est-il donc passé pour que vous osiez me rappeler, Sherrinford ?
Il y eut un silence gêné qui suivit cette question posée par mon ami sur un ton ironique.
- Père a eu un terrible accident, répondit Mycroft.
- Accident, tu parles ! C'est une tentative de meurtre ! rectifia Sherrinford.
- Quelqu'un a tiré sur lui alors qu'il se promenait à cheval. Il a été blessé à la poitrine, le docteur Ressing et un chirurgien de Richmond, le docteur Mosley ont dû l'opérer. Nous craignons pour ses jours. Il est fort probable qu'il ne s'en sorte pas, expliqua l'imposant Mycroft Holmes d'une voix assez neutre.
- Et alors qu'y puis-je ? demanda Holmes, impassible.
- Ne t'es-tu pas affublé du titre pompeux de détective consultant ? Qu'es-tu censé faire dans un cas comme celui-ci ?
 
Holmes posa tranquillement son regard froid sur Sherrinford.
- Tenez-vous réellement à ce que j'enquête ?
- Oui.
- Je ne sais pas si j'en serai capable murmura mon ami.
Sherrinford jeta un regard triomphant sur Mycroft.
- J'avais raison. Sherlock est un incapable. Sa réputation est surfaite !
- Pourtant à Londres, j'ai eu l'occasion de le voir à l'oeuvre. Et... répondit Mycroft Holmes.
- C'est un incapable !!! coupa sèchement Sherrinford sur un ton qui n'admettait aucune réplique.
Étonné de l'apathie de mon ami face à ces insultes réitérées, je ne pus m'empêcher de le défendre violemment.
- M. Sherlock Holmes est le meilleur détective que vous pourriez trouver dans ce pays et je ne pense pas me tromper en affirmant qu'il est le meilleur détective du monde, répliquai-je. De plus, c'est votre frère, il a droit au respect !
- Au respect ? répéta Sherrinford d'une voix sarcastique. Lui ? C'est un fils et un frère indigne. D'ailleurs, à mes yeux, ce n'est déjà plus un frère depuis longtemps.
 
Sur sa lancée, il se tourna vers le détective et le fusilla du regard.
- Tu ne lui as donc pas raconté Sherlock ? De quel courage tu as fait preuve !
Je m'attendais à une réplique cinglante de Holmes, mais rien ne vint, le fameux détective baissait les yeux piteusement. Sherrinford poussa un ricanement cassant.
- Mais ce n'est pas à moi de raconter les scandales familiaux. Demandez aux valets si vous voulez des précisions, docteur Watson. J'ai à faire.
Et Sherrinford sortit de la pièce en claquant la porte. Un long silence suivit son départ. Puis Mycroft Holmes poussa un long soupir. Il se tourna amicalement vers son frère.
- Vous deux, vous ne changerez jamais, à croire que les disputes vous plaisent. En tout cas, il ne t'a pas pardonné.
- En effet ! Il a une très bonne mémoire pour les fautes qu'on a faites.
- Faute, faute, murmura Mycroft en haussant les épaules. C'était ton droit, ta vie.
Holmes releva la tête et sourit tristement à son frère.
- C'était une faute inacceptable pour cette famille, Mycroft.
Mycroft hocha la tête d'un air entendu.
- Peut-être devrais-tu être enfin mis au fait de ce qui s'est passé. Je vais donc t'expliquer la chose avec le plus de détails possibles, je connais ta méthode. Voilà, père a pris l'habitude depuis quelques mois, de faire une petite promenade à cheval dans les environs tous les après-midi. C'est une règle immuable.
- Comme tout ce qui régit cette maison, dit amèrement Holmes.
- Normalement, il fait seulement le tour de Richmond et revient. Cela ne lui prend que deux ou trois heures, selon la saison. Ce jour-là, le temps était mauvais, le vent soufflait, la pluie menaçait, mais père n'en eut cure et sortit tout de même vers trois heures. Mais vers huit heures du soir, son cheval est rentré sans lui. Sherrinford s'en inquiéta. De plus, alarmé par le temps qui changeait, l'obscurité qui tombait et l'orage qui grondait, Sherrinford organisa des recherches, et partit à leur tête. Pendant deux heures, ils fouillèrent chaque fourré, chaque buisson, mais bientôt il fit nuit noire. Ils n'avaient aucune chance de le retrouver, la pluie se mit à tomber en trombe, ils durent abandonner.
 
Le lendemain, avec le concours de la police, les recherches reprirent. Heureusement, un garçon d'écurie retrouva notre père et ils purent le ramener à la maison. Père avait sombré dans l'inconscience, il était transi de froid, durement blessé à la poitrine et avait perdu beaucoup de sang. On envoya quérir un médecin et un chirurgien. En effet, son cas nécessitait une opération immédiate afin de retirer la balle qui était restée logée dans le corps, assez proche du coeur. Enfin, deux heures après l'avoir retrouvé, père était étendu, assommé par la morphine, dans sa chambre. Le chirurgien rentra chez lui, laissant le docteur Ressing de surveillance. D'ailleurs, il est encore au chevet de père, tu le verras tout à l'heure si tu le veux. Les convocations nous ont été envoyées durant cette même matinée... Enfin c'est à peu près tout ce que je sais personnellement.
- Pourquoi m'avoir appelé ? questionna Holmes à brûle-pourpoint. Tu aurais pu mener l'enquête seul.
Mycroft Holmes sembla gêné par cette interrogation.
- Ce n'est tout de même pas pour l'héritage ? reprit Holmes.
- Non, bien sûr, rétorqua Mycroft. Sherrinford et nous tous souhaitons savoir très vite qui a fait cela et pourquoi.
- Je comprends, mais tu es très bien capable d'enquêter seul, répéta Holmes, imperturbable. Tu possèdes de meilleurs dons de détective que moi.
- Peut-être. Mais l'action, le terrain... Ce n'est pas ma place, tu comprends ?
 
Holmes observa attentivement son frère, puis reprit lentement :
- Je comprends. Tu as donc suggéré à Sherrinford de faire appel à moi. Quel magnifique conseil tu lui as donné ! Il me hait.
- Oui, mais j'ai pensé aussi que tu avais ainsi la possibilité de prouver à tout le monde ici, et à Sherrinford en particulier, que tu vaux beaucoup plus qu'ils ne le croient. Enquête, cherche, questionne et trouve le coupable. Après, cette maison pourrait redevenir la tienne.
- J'ai tout pouvoir ?
- Oui, répondit sèchement une voix venue de la porte.
Sherrinford se tenait dans l'entrée, la main posée sur la poignée.
- Trouve le criminel, si tu le peux, et amène-le moi.
- Qu'est-ce qui me prouve que ce n'est pas toi ? s'écria Holmes.
Sherrinford eut un étrange sourire.
- L'heure n'est pas aux interrogatoires ! Va étudier le terrain tout d'abord. Cherche des indices. Essaye donc de jouer le détective puisque c'est maintenant ton métier.
- Mais avec plaisir ! sourit Holmes en se levant de son fauteuil. Venez Watson.
Je le rejoignis immédiatement. Holmes, en passant à côté de son frère, lui demanda :
- Au fait, le nom de cet inestimable garçon d'écurie ?
- Jimmy Rolling. Logiquement, tu le trouveras sur son lieu de travail.
- Et le nom de l'inspecteur chargé de l'enquête ?
- C'est un ami de père, l'inspecteur Mac Frey.
Holmes s'inclina et nous sortîmes.
- Maintenant je vais rendre visite à mon père. Voulez-vous m'accompagner Watson ?
- Ma foi, êtes-vous sûr que je ne vais pas vous déranger ?
- Bien entendu, mon ami.
 
Nous quittâmes la pièce et je suivis Holmes dans le dédale de couloirs de la maison. Soudain il frappa à une porte. Un visage de jeune fille, couvert de taches de rousseur, apparut dans l'entrebâillement.
- Que désirez-vous ? M. Holmes dort encore.
- Pourrais-je le voir ?
La jeune femme parut ennuyée, ne sachant que dire, ni que faire.
- M. Sherrinford Holmes m'a interdit de laisser entrer quiconque.
- Mademoiselle, je suis son fils Sherlock.
Elle regarda mon ami d'un air surpris et s'écarta de la porte. Une vaste pièce s'étala devant mes yeux. Les boiseries brillaient d'une douce lumière dorée. Les murs, très clairs, étaient surchargés de tableaux et de photographies. Les grands rideaux sombres étaient tirés et laissaient pénétrer la lueur du soleil printanier. Il y avait une cheminée dans un coin. De grands bouquets de fleurs trônaient sur les meubles. Une porte apparaissait sur un côté de la chambre, elle devait communiquer avec une petite pièce adjacente, peut-être une autre chambre. En tout cas cette pièce ne ressemblait pas du tout à une chambre de malade. S'il n'y avait pas ce grand lit majestueux où un homme était allongé, la respiration sifflante, avec à ses côtés un petit guéridon couvert de potions et autres fioles suspectes, l'endroit aurait été charmant. Le père de mon compagnon était profondément endormi, les mains posées sur la poitrine.
Holmes s'approcha doucement du lit. Je ne le suivis pas, me sentant terriblement gêné. Je m'approchai de la jeune garde-malade. Elle se tenait contre le fameux guéridon et observait mon ami de ses grands yeux verts où régnait un étonnement profond.
- C'est bien M. Sherlock Holmes ?
- Mais oui.
- On en parle parfois. Son histoire est si terrible, si triste. Je ne pensais pas le voir un jour ici, pas après le mal qu'on lui a fait.
 
Soudain, elle se tut et rougit, pensant être allée trop loin dans ses confidences. Pour dissiper le malaise, je la questionnai sur l'état de M. Holmes. Le père de Holmes était revenu plusieurs fois à lui, mais la douleur était encore si forte que le docteur Ressing préférait l'assommer à coups de médicaments et de sédatifs. Il ne fallait surtout pas que le malade bougeât. A tout moment il pouvait se réveiller, alors il fallait le nourrir avec d'infinies précautions. Il pouvait parler mais ne devait pas le faire...
Tout en écoutant les réponses de la jeune femme, j'observais moi aussi le détective. Mon ami se tenait silencieux devant le lit de son père. Soudain, il posa sa main pâle sur une des mains du malade endormi. Ce dernier s'agita et ouvrit les yeux.
La jeune fille s'échappa aussitôt de la pièce, sans doute pour aller quérir le médecin.
M. Holmes regardait son fils et sourit doucement. Sherlock Holmes lui rendit son sourire.
- Sherlock ? souffla le vieil homme.
- Vous voyez que je peux venir vous voir, vous n'étiez pas obligé de vous blesser avec un fusil.
M. Holmes ferma les yeux et son sourire se transforma en une grimace de souffrance. Sa main serra celle de son fils.
- Je vous promets, père, de découvrir qui a tenté de vous tuer.
- Tu m'appelles de nouveau père maintenant ? murmura le malade.
- Ne l'êtes-vous pas ? Dormez maintenant, je reviendrai vous voir plus tard...si vous le voulez.
Holmes se pencha et embrassa la main de son père. Son visage habituellement fermé trahissait une émotion profonde. Puis nous quittâmes la chambre. A l'extérieur, nous faillîmes percuter le docteur, c'était un homme assez gros, le cheveu rare, son visage reflétait une profonde inquiétude.
- Il s'est réveillé ?
- Oui. Mais il souffre beaucoup, docteur Ressing.
 
Holmes souriait en regardant le gros docteur, celui-ci l'observa avec attention puis un pâle sourire apparut sur ses lèvres.
- Seigneur ! Vous n'avez pas beaucoup changé monsieur Holmes ! Pourtant, quelques années se sont passées depuis votre départ.
- Docteur Ressing ! Vous n'avez pas changé non plus.
- Toujours aussi aimable et flatteur. Hélas, je sais bien que c'est faux. A mon âge, les années comptent double.
Il se tourna vers moi et conserva son sourire.
- Vous devez être le docteur Watson. Charmé de faire votre connaissance.
- Comment va mon père docteur Ressing ?
Le docteur Ressing baissa la tête d'un air coupable.
- Je ne peux encore bien juger de la situation. Hier il était au plus mal, son état s'est stabilisé mais tout est encore possible. La blessure est sérieuse. Pardonnez-moi, je dois vous quitter. Je vous parlerai plus tard dans la journée si cela est possible.
Un instant, deux yeux angoissés fixèrent mon ami avec une telle insistance que j'en fus interloqué puis le docteur entra dans la chambre, coupant court à la conversation.
- Qu'en pensez-vous Watson ?
- Le docteur Ressing semble apeuré mais je ne sais pas par quoi. L'état de son patient sans doute ?
- Je ne le pense pas. Allons voir Jimmy Rolling.
 
A l'extérieur de la maison, un chien accourut vers nous en lançant des jappements joyeux, c'était Ralf. Holmes se dirigea vers les dépendances de la maison. Une silhouette blanche apparut devant un petit bâtiment ramassé aux murs de pierres apparentes, un jeune garçon d'une quinzaine d'années portant un lourd seau. Nous le suivîmes.
L'adolescent entra dans l'écurie. Au moment où il en fermait la porte, une main de fer l'en empêcha. Le jeune homme nous jeta un regard effrayé et lâcha le seau dont l'eau se répandit sur le sol. Étrange attitude... 
- Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Si M. Holmes vous voit, il va me virer de mon emploi et je...
- Du calme Jimmy ! sourit gentiment Holmes. C'est bien toi qui as découvert le corps de mon père ?
- C'est exact. Mais alors vous, vous êtes M. Sherlock Holmes !
- Charmé que tu connaisses mon nom.
- Je connais aussi votre histoire, monsieur Holmes. Estelle me l'a souvent racontée. C'est une histoire terrible monsieur.
- Oui, je la connais aussi, murmura doucement Holmes.
- Estelle ? ne pus-je m'empêcher de demander.
- La cuisinière, Watson. Elle faisait un peu office de gouvernante lorsque j'étais enfant.
 
Plus le temps passait, plus l'enfance de Holmes m'apparaissait, moins je parvenais à l'imaginer enfant. Nous entrâmes dans l'écurie. Plusieurs chevaux reposaient dans l'ombre. Jimmy nous contemplait avec stupéfaction.
- Que voulez-vous de moi, messieurs ? J'ai du travail et M. Sherrinford Holmes ne paye pas les fainéants à ne rien faire.
- Ne crains rien, tu es sous ma protection, répondit mon ami. J'ai besoin de toi. Connais-tu le chemin que mon père prend chaque jour pour se promener ?
- Oui. Il m'arrive de l'accompagner lorsqu'il risque une crise de goutte. Il m'aime bien.
- C'est parfait, tu vas nous guider et nous montrer où tu as découvert mon père. Watson, je ne vous ferais pas l'affront de vous demander si vous savez monter à cheval.
En effet, ce n'était pas la peine, j'avais appris l'équitation lorsque j'étais dans l'armée des Indes, à Calcutta, pour la guerre d'Afghanistan. J'en avais gardé des souvenirs douloureux. Néanmoins, l'idée d'une petite promenade loin de l'atmosphère tendue de cette maison me plaisait. Holmes continuait d'interroger Jimmy :
- Quel cheval père utilisait-il pour sa promenade quotidienne ?
- Le grand alezan Irish Flower.
 
Holmes s'approcha craintivement de la bête qu'il redoutait plus que tout. Mais il finit par la caresser. Il parvint à surmonter sa peur et se mit à l'examiner de près, inspectant les poils, la crinière, la musculature. Le puissant animal s'ébroua et posa sa longue tête sur l'épaule de Holmes, visiblement l'intrus ne le gênait pas.
- Tu l'as bouchonné depuis l'accident ?
- Bien sûr, M. Holmes.
- Avant ou après le retour des recherches ?
- Après. Irish Flower était trempé de sueur comme s'il avait couru des lieues, M. Holmes. Quand il est rentré, je n'ai pas pu m'occuper de lui immédiatement car M. Sherrinford voulait que tous les hommes participent aux recherches. Donc en attendant, je l'ai juste enfermé dans son box et protégé avec une couverture.
- Où est l'équipement de mon père ?
Jimmy apporta une selle de cuir assez usée et différentes lanières et brides fatiguées.
- Tout est là. Mais cela a déjà été nettoyé, monsieur. Je doute que vous trouviez le moindre indice.
Holmes sourit en regardant le jeune homme.
- Comment sais-tu que je m'intéresse à ce genre de choses ?
- Je sais que vous êtes un détective et je sais que les détectives recherchent des indices.
Jimmy souriait, enchanté de sa répartie. Holmes observa méticuleusement l'équipement mais le visage fermé de mon compagnon m'apprit que ses recherches étaient vaines.
Une illumination soudaine me fit m'écrier :
- Et le tapis de selle ?
Jimmy sursauta et se mit à chercher frénétiquement dans l'écurie.
- C'est étrange monsieur, je ne le trouve pas. A moins que je ne l'aie mal rangé. Vous savez, dans l'agitation de la nuit...
- Je comprends, peut-être réapparaîtra-t-il, reprit doucement Holmes. Allons en route, l'heure tourne. Où sont les chariots ? 
 
Je fus gêné par l'attitude de Holmes qui n'était toujours pas parvenu à vaincre sa phobie des chevaux. Le petit Jimmy me lança un regard dubitatif. Il n'en revenait tout simplement pas de la question formulée par mon ami.
- Ils seraient trop lents. Ce n'est pas tout près non plus. Mais... Vous ne montez pas ? 
- Ce n'est pas qu'il ne sache pas monter, lui répondis-je. Néanmoins... Quelle est votre formule Holmes ? 
- Ils sont dangereux aux deux bouts et fourbes au milieu, fit-il d'une voix peu assurée. Il n'est pas question que ce genre d'indocile créature fasse des déhanchés entre mes cuisses ! 
- Existe-t-il un moyen plus praticable Jimmy ? 
 
Le jeune palefrenier s'occupa alors d'un petit cheval bai assez docile et tendit les rênes à Holmes. Quant à moi, je m'emparai d'une bride et d'un licol, et entrepris d'harnacher le cheval de son père. Il entraîna son cheval dehors sans prononcer une seule parole. Nous le vîmes finalement sauter en selle. Je m'efforçai de monter le plus gracieusement possible sur la mienne et, étonné de conserver aussi facilement mon assiette après tant d'années sans faire d'équitation, je tendis la main à Jimmy qui s'en empara et d'un bond souple me rejoignit sur le cheval. Dans un claquement de langue sec, nous fîmes avancer nos chevaux.
Jimmy se montra très bavard pendant la promenade, il questionna Holmes sur la vie à Londres, il nous avoua que son rêve était de l'imiter, il se permit même de critiquer un peu monsieur Sherrinford. J'appris ainsi que c'était l'aîné de la famille et que Mycroft était le cadet, Sherlock se trouvait donc être le benjamin. Egalement, je ne fus pas surpris d'apprendre que Sherrinford était un maître dur, violent, froid, austère, qu'il n'hésitait pas à renvoyer quiconque commettait la moindre faute. L'ordre était le maître mot de cet homme.
 
Quant au père de Holmes, il ne jurait que par l'honneur de la famille et était aussi sévère que son fils. Mais la vieillesse semblait l'avoir adouci. Surtout grâce à ses promenades quotidiennes qui, depuis quelques mois, l'avaient beaucoup changé. Son humeur était devenue plus enjouée, même s'il restait un homme qui refusait la moindre défaillance de la part des autres et de lui-même.
Depuis les cinq ans que Jimmy vivait à « My Croft », il n'avait jamais entendu prononcer le prénom de Sherlock par ses maîtres. Seule la cuisinière Estelle en parlait parfois.
Tout le temps que dura la promenade, Holmes examina les environs, répondant par monosyllabes aux multiples questions de notre guide. Mais rien ne le fit arrêter sa monture. Nous marchâmes longtemps, traversant des clairières bien aérées, des chemins boueux, des sous-bois odorants suivant les indications du jeune garçon. Enfin, tout à coup, Jimmy cria que nous étions arrivés et sauta lestement sur le sol. Le jeune garçon nous désigna un endroit près d'un fourré, assez proche du sentier. Holmes descendit de selle. Je les rejoignis à terre. Le détective nous demanda d'écarter les chevaux du chemin et sortit sa chère loupe d'une de ses poches. Il se mit à scruter le sol, l'herbe, l'écorce des arbres. C'était un endroit désert sur un chemin en plein milieu de la forêt. Jimmy observait le détective avec de grands yeux étonnés, il me lança un regard ahuri. Je me mis à rire.
 
- Cela surprend la première fois, c'est vrai. Mais c'est la méthode qu'utilise Sherlock Holmes pour découvrir des indices.
- C'est un vrai détective alors ? questionna Jimmy avec un vif intérêt.
- Mais oui, un véritable détective privé.
- Comme il a de la chance, soupira-t-il avec envie. J'aimerais pouvoir en faire autant.
Je brûlais d'interroger le gamin sur la vie privée de Holmes, sur ce fameux scandale, mais ma discrétion me l'interdisait. Je posai une main sur l'épaule de l'enfant tandis que Holmes se redressait et s'approchait. Il rangea sa loupe. Son visage impassible me dévoila pourtant qu'il n'avait, là non plus, rien découvert d'intéressant.
- Des branches brisées du fourré prouvent qu'il y a eu bien eu quelqu'un ou quelque chose d'allongé ici, quelques temps. Mais la pluie a tout délavé. Le sol est détrempé. Aucune trace, aucun indice précis.
 
Holmes semblait découragé.
- Courage cher ami. Vous avez déjà entamé des enquêtes avec encore moins d'indices que cela. Cela ne vous a jamais empêché de découvrir le coupable.
Il me jeta un regard et me sourit tristement.
- Nous verrons bien. Cette enquête est assez difficile à commencer.
- Surtout que vous vous sentez impliqué personnellement. En tout cas, repris-je, notre homme est un sacré bon tireur, pouvoir viser et toucher quelqu'un dans ce fouillis d'arbres, de buissons, sans rater sa cible. C'est assez impressionnant.
- Un très bon chasseur sans doute. Mais votre remarque Watson est intéressante. En effet, si on voulait supprimer mon père, pourquoi tendre son embuscade dans un endroit aussi sombre où la visibilité n'est pas très bonne ? Pourquoi ne pas plutôt se poster près d'une clairière ? Nous en avons traversé de magnifiques, très bien dégagées. Au moins, on ne lui aurait donné aucune chance de s'en tirer.
- Que voulez-vous dire Holmes ? Vous pensez que votre père n'a pas été blessé ici ?
Holmes ne me répondit pas et remonta en selle. Rien d'intéressant n'arriva ensuite. Nous terminâmes notre promenade avec amertume. Tous trois gardions un silence pensif...

Chapitre II : Premier jour (deuxième partie) 08/06/2015

Chapitre II : Premier jour (deuxième partie)

Chapitre II : Premier jour (deuxième partie)
 
Une fois en vue du manoir, j'aperçus le docteur Ressing dans l'allée. Il s'approcha de nous avec un sourire avenant. Il saisit la bride du cheval de Holmes le faisant reculer de quelques pas.
- Votre père est sous bonne garde, je n'ai que quelques minutes. Pourrais-je vous parler ?
Holmes bondit de selle, Ressing se mit à marcher dans la cour à ses côtés, nous repartions en promenade. Jimmy entraîna les chevaux vers l'écurie.
- Ainsi votre frère vous a chargé de l'enquête ?
- Dans un sens, répondit laconiquement Holmes.
- Et il vous a relaté l'événement malheureux qui est arrivé à votre père ?
- En quelque sorte.
- Peut-être désirez-vous me poser quelques questions ?
- Cela se pourrait. Que pensez-vous de cette tentative d'assassinat ?
Le docteur Ressing fronça les sourcils, il prit un visage contrarié, ses yeux d'une jolie couleur verte s'assombrirent.
- C'est difficile à dire, je ne suis pas médecin légiste. La balle a traversé la poitrine mais...
- Ce n'est pas une autopsie que vous avez à opérer, docteur, sourit Holmes.
- Bien sûr... C'est une balle de fusil de chasse, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, qui a commis ce forfait. Mais nous ignorons quelle est exactement l'arme du crime. Je suis désolé.
Holmes balaya les excuses du docteur d'un revers de main.
- Qui soupçonnez-vous docteur ?
Ressing resta un instant stupéfait et muet.
- Mais... mais personne voyons !

Holmes sourit ironiquement et croisa ses mains sur sa poitrine.
- Voici un docteur prêt à rester toute une nuit à veiller un malade au bord de la mort mais qui n'hésite pas à l'abandonner à un moment fatidique. Et ce pour seulement renseigner quelqu'un. Alors que, mon cher Ressing, vous auriez pu le faire plus tard, dans la maison. Vous êtes même obligé de laisser un garde-malade pour vous remplacer. De plus, vous êtes nerveux, inquiet. Allons ne soyez pas si surpris docteur, ne m'obligez pas à vous faire remarquer votre alliance que vous avez replacée au mauvais doigt après avoir joué avec. Enfin, vous nous entraînez sur le chemin de campagne devant le manoir, loin des oreilles indiscrètes et vous voudriez nous faire croire que vous ne savez rien d'important et de confidentiel. N'oubliez pas que je suis détective !
- Mon Dieu, je ne l'oublie pas. J'y pense à chaque instant, murmura Ressing.
- Alors, dites-nous ce que vous savez.
- Certes, mais j'ai peur que vous ne m'accusiez de critiquer votre...
- Famille ? N'ayez aucune crainte, il y a bien longtemps que je me suis fait à l'idée que je n'étais qu'un orphelin dans l'âme.
- J'ai peur pour ma vie si je vous révèle ce que je sais.
- Votre vie ? m'écriais-je complètement stupéfait de cette réponse.
- Comment cela se peut-il ? Que nous cachez-vous ? reprit doucement Holmes.
- Votre frère... Sherrinford...
- Et bien ? Qu'a-t-il fait ? Est-ce lui le meurtrier ?
- Je l'ai vu se diriger vers la forêt sur le chemin de promenade de votre père. Il avait son fusil de chasse à la main. Il est revenu vers cinq heures.
Holmes continua, son visage restait impassible.
- Vous croyez que c'est lui qui a tiré sur mon père ?
- L'arme a fonctionné.
Le docteur Ressing s'effondra à nos pieds, évanoui. Je me portai à son secours immédiatement. Holmes m'aida à l'emporter vers la maison. Fort heureusement, Ressing reprit connaissance devant la porte. Nous n'alertâmes pas le maître d'hôtel que nous rencontrâmes pour la première fois dans le hall d'entrée du manoir. Un instant, il me sembla alors étrange que ce fût Sherrinford qui nous ouvrit le soir de notre arrivée au château, alors que c'était le travail du maître d'hôtel. M. Sherrinford Holmes me paraissait être un drôle de personnage.

Nous entraînâmes le médecin encore chancelant dans une sorte de salon, transformé en fumoir, où des râteliers de pipe et des pots à tabac étaient disposés un peu partout, prêts à l'emploi. Nous l'installâmes confortablement dans un fauteuil. Il reprenait son souffle en nous observant avec inquiétude. Holmes ouvrit un des majestueux buffets de bois sombre et s'empara d'une bouteille de cognac. Il tendit la boisson réconfortante au docteur. Soudain, les yeux de Ressing fixèrent un point derrière nous avec effroi. Nous fîmes volte-face, Holmes et moi. Comme un être diabolique, une apparition dramatique, Sherrinford se tenait devant la porte ouverte.
- Docteur Ressing ! Puis-je savoir pourquoi vous avez quitté votre poste ?
Sa voix froide et incisive fut coupée par une réponse sèche de Holmes, la première riposte que le benjamin se permettait en présence de son aîné.
- Sherrinford ! Ne vois-tu pas que le docteur a eu un évanouissement ? Il est exténué, il est sorti un instant à l'extérieur pour s'aérer l'esprit et il nous a rencontré.
- Mensonge ! riposta le frère. Il vous attendait. Je vous ai vu discuter sur le chemin. Tu commets toujours les mêmes erreurs, je vois.
Les deux frères se fusillèrent du regard.
- Docteur Ressing, veuillez, je vous prie, retourner auprès de mon père... Il n'a toujours pas repris connaissance depuis tout à l'heure ?
- Toujours pas, murmura Ressing.
Le gras médecin se leva. Son état semblait s'être amélioré mais je pouvais voir que ses nerfs étaient durement touchés. Un peu de repos ne lui aurait pas fait de mal. Je lui pris le bras et croisai son regard inquiet.
- Je suis médecin moi aussi, si vous voulez que je vous aide, je le ferai avec joie, m'exclamai-je. Vous êtes fatigué et devez avoir une famille qui vous attend.
Un sourire illumina son visage rond et poupin.
- Cela ne serait pas de refus. Peut-être ce soir, je pensais rentrer quelques heures chez moi justement. Maintenant, veuillez m'excuser.
Le docteur Ressing sortit lentement de la pièce. Nous étions seuls.

Sherlock Holmes s'empara de sa pipe et d'un peu de tabac. Sherrinford nous rejoignit. Nous nous assîmes tous les trois. Le maître de la maison saisit une des multiples pipes accrochées sur les râteliers et se mit à fumer. Son visage à l'expression si dure se détendit un peu. Je suivis le mouvement et allumai une cigarette. Sherrinford regardait Holmes intensément.
- Tu n'as pas beaucoup changé.
- Toi non plus.
- C'est tout de même étonnant qu'il faille attendre un malheur pour se revoir.
Holmes sourit tristement.
- Aurions-nous pu nous revoir autrement ?
- Je ne t'ai pas encore pardonné Sherlock et je ne sais pas si je le pourrai un jour. Donc, je ne pense pas que nous aurions pu faire autrement. Enfin, je vieillis, les années passent et malgré toutes les horreurs que je dis lorsque je suis en colère, tu restes mon frère. Cela doit être inscrit dans mon sang.
Les deux frères se regardèrent un bref instant.
- Comme tu es doux tout à coup, Sherrinford, en effet tu vieillis, sourit Holmes. Enfin, c'est la vie... Que me veux-tu ?
- Je viens pour l'interrogatoire.
- L'interrogatoire ?
- Ce n'est pas ainsi que tu procèdes ? Maintenant que tu as vu le lieu du crime, il est temps que tu te mettes à réfléchir. Comme la police a déjà procédé. Pose-moi donc tes petites questions indiscrètes.
Sherrinford accompagna ses mots d'un grand sourire. Holmes le lui rendit.
- Très bien. Aimes-tu toujours autant la chasse ?
- Toujours.
- Tu étais bon tireur si ma mémoire est bonne.
- Ma foi, assez.
- Connais-tu le chemin habituel que père prenait pour son excursion journalière ?
En un instant les deux sourires fondirent comme neige au soleil. Les deux frères se jetèrent un regard glacé, toute sympathie avait disparu entre eux.
- Tu me suspectes ?
- Un détective ne doit négliger aucune hypothèse, tu l'ignorais ?
- Alors tu peux me noter sur ta liste de suspects, j'étais dans la forêt avec mon fusil à l'heure du crime. Je cherchais du gibier à plume. Je suis rentré bredouille.
- Aucun témoin ?
- Aucun. Pas d'alibi valable mon cher frère.

Leurs yeux se fixaient intensément, je pouvais presque entendre les éclairs crépiter.
- Pourtant ton arme a fonctionné.
- C'est Ressing qui t'a dit cela n'est-ce pas ? Il m'a vu rentrer au manoir avec mon fusil. Il était présent ce soir-là car il devait rencontrer père. Il l'attendait.
- Cela n'a rien à voir avec le problème.
- En effet, mon arme a fonctionné car j'ai aperçu un renard dans les environs et j'ai voulu l'abattre. Ces bêtes pillent les poulaillers des environs. Je l'ai raté lamentablement.
Un long silence suivit ces révélations, Sherrinford le brisa d'un rire sarcastique.
- Ce cher Ressing doit être mort de peur, il doit s'attendre à ce que je me venge de lui. Croit-il réellement que je suis le meurtrier ? Et toi, mon cher frère, le crois-tu également ? Et maintenant, que vas-tu faire ? Rester assis dans ce fumoir ou m'arrêter ?
Holmes ne répondit pas. Lassé, Sherrinford se leva et se dirigea vers la porte.
- Une dernière question : quel est le mobile du crime ? lança Holmes.
Sherrinford se retourna vers nous, il paraissait surpris, sûrement n'avait-il pas pensé à cela. Il haussa les épaules et répondit d'une voix redevenue très calme :
- Ma foi, je l'ignore complètement, mais je ne connais pas d'autre mobile valable que celui de l'argent et père est riche.
- Oh, je ne le sais que trop bien, soupira Holmes d'un air las.
La porte fut refermée lentement. Holmes fuma plusieurs minutes sans murmurer une seule parole. Soudain, il se leva de son siège et s'apprêta à sortir.
- Bien, je vais me livrer à quelques recherches, dit pensivement mon compagnon.
J'allais le suivre, mais il me fit un signe négatif.
- Non Watson. Je pars seul, je serai de retour ce soir.

Je me retrouvai donc seul, abandonné dans une maison hostile où personne n'acceptait facilement d'engager la conversation avec moi. Ne sachant que faire, je pensais alors à la gouvernante de Holmes, et je me mis à la recherche de cette personne inestimable. Je désirai connaître enfin le secret de Holmes et ce scandale qui entachait le passé de mon ami. Je découvris les cuisines assez rapidement.
C'était une belle et grande pièce, bien aérée, une large table de chêne noircie trônait au centre de la salle. Une vieille dame couverte de dentelles s'y trouvait, buvant une tasse de thé fumant. C'était bien Estelle.
Je me présentai comme l'ami intime de Sherlock Holmes, elle sembla heureuse d'engager la conversation avec quelqu'un. Elle m'offrit une chaise et une tasse de thé.
- Il est deux heures, vous n'avez pas mangé à midi, n'est-ce pas docteur ?
Sans prendre garde à mon embarras, Estelle se leva et prestement me servit une assiette couverte de pâté, de belles tranches de pain pour accompagner ma tasse de thé. Elle me regarda manger.
- C'est bien digne de monsieur Sherlock de laisser passer l'heure du déjeuner sans manger. Tout à l'heure Jimmy est venu me grappiller quelques tranches de pain aussi. Il était affamé.
Elle souriait en buvant son thé doucement.
- Comment va M. Sherlock ? C'était un ange, un véritable ange avec de beaux cheveux bouclés. Bien sûr, il avait un sale caractère, orgueilleux, comme tous les Holmes. Mais il cachait une nature douce. En cela, il ressemblait beaucoup à sa mère.
- Sa mère, comment était-elle ?
- C'était une femme très douce, très fragile. Elle est morte des complications d'une pneumonie. Ce fut un jour très triste pour la famille Holmes que celui où on enterra madame, c'était le rayon de soleil de cette maison. Sherlock l'a beaucoup pleurée, je ne serais pas surprise qu'il la pleure encore.
- Et son père ?
- Monsieur Sigel Holmes est un homme très autoritaire, très froid. La mort de sa femme l'a brisé. C'est ce qui l'a rendu encore plus irritable.
- Mais pourquoi cette haine face à Sherlock Holmes ?
La vieille dame leva les yeux vers moi, de remarquables yeux violets.
- Ainsi vous êtes venu parler à la vieille Estelle pour récolter les ragots.
- Non, pour comprendre ce que vit mon ami, ce qui se passe dans cette maison, l'attitude de Sherrinford Holmes face à lui.
- C'est une bien triste histoire qu'il me faut vous raconter et je ne m'en sens pas la force. Avez-vous déjà été amoureux, docteur Watson ?
- Pas encore.
- Demandez donc à votre ami de vous parler de Fanny et vous comprendrez.

Sur ce, la vieille dame se leva et saisit quelques ustensiles de cuisine, me signifiant que la conversation était bien close. Dépité, je terminai mon assiette, la remerciai et partis, pas plus avancé que tout à l'heure.
Je me mis à errer dans la maison. Entrant dans une pièce par hasard, un nouveau salon, je découvris Mycroft Holmes. Il se tenait seul, lisant un journal local avec attention. Il me jeta un coup d'½il légèrement étonné.
- Tiens ! Sherlock n'est pas avec vous ?
- Non, il est parti, il avait des recherches à faire.
- Il vous a abandonné. Pas très chevaleresque de sa part. Venez donc boire un verre de whisky avec moi. Je m'ennuie autant que vous. A deux, on se tiendra compagnie.
Surpris par tant de cordialité, j'acceptais avec enthousiasme.
- Ça vous surprend que je sois si sympathique, n'est-ce pas ? Mais vous voyez, je ne suis pas que le mauvais frère. Je suis même le frère préféré de Sherlock.
Il se leva et ouvrit un grand buffet noir, s'empara d'une lourde carafe d'alcool doré et nous servit deux verres bien remplis. En me tendant le mien, il se mit à sourire.
- Vous avez été glaner quelques informations auprès d'Estelle ? Ne rougissez pas docteur, il y a du pâté sur votre veston. Et dans cette maison, à cette heure, vous ne pouvez trouver de pâté que dans la cuisine d'Estelle. Ainsi vous connaissez enfin le scandale de la famille. Qu'en pensez-vous ? Dramatique, n'est-ce pas ?
- Je ne sais pas de quoi vous parlez. Estelle a refusé de m'en dire quoi que ce soit.
Mycroft Holmes poussa un large rire sonore.
- Pauvre docteur Watson. Abandonné dans une maison où il n'a pas d'amis et où un vieux scandale plane. Cette chère Estelle possède toujours cet esprit sarcastique adorable. C'est ça qui attirait toujours Sherlock dans ses jupes par le passé.
- Depuis quand a-t-il quitté la maison ?
- Cela doit faire au moins dix bonnes années, voire plus. Je n'ai pas tenu le compte des jours.
- Pourquoi est-il parti ?
Mycroft me jeta un grand sourire réjoui et fit tinter son verre contre le mien.
- Ah cher docteur Watson. Vous n'êtes quand même pas en train d'essayer de me tirer les vers du nez ?
- Je dois avouer qu'en quelque sorte oui.
- J'espère que vous ne m'en voudrez pas de ne pas vous répondre. Comme l'a si joliment dit Sherrinford, ce n'est pas à moi de raconter les scandales familiaux, demandez aux valets si vous voulez des précisions. C'est bien une phrase digne de mon frère.
- Votre frère semble un homme très autoritaire.
- Il sait exactement ce qu'il veut et fait tout pour l'obtenir. Ma foi, jusqu'à maintenant, il vit sa vie, comme il a toujours voulu la mener. Enfin presque.
- Et vous ?
- Je travaille pour le gouvernement de Sa Majesté. Je n'ai pas à me plaindre. Je suis heureux à ma manière. Et vous docteur, ce doit être quelque chose de supporter l'humeur de mon frère.
- Cela dépend des jours. Mais c'est vraiment étonnant qu'il ne m'ait jamais parlé de vous, de cette demeure, de son père.
- Je n'en suis pas aussi sûr que vous. Maintenant pardonnez-moi mais j'ai promis à Sherrinford de l'aider à régler quelques documents administratifs importants en sa compagnie. Sherrinford ne déteste pas que son frère, il déteste aussi la paperasse administrative.
Mycroft Holmes sourit à sa dernière boutade, vida d'un trait son verre et me quitta. Resté seul, je saisis le journal que lisait Mycroft à mon arrivée et m'évertuai à m'intéresser aux informations locales, ici un cheval avait disparu, là un mariage de campagne était annoncé, ailleurs des mutilations avaient été pratiquées sur des cadavres de vaches. La région me sembla moins calme qu'il n'y paraissait. Finalement, je m'endormis.

Quelques heures plus tard, une bouffée de parfum, du jasmin, me réveilla, la jeune garde-malade était devant moi, ses grands yeux verts me contemplaient gentiment. Elle me souriait
- Excusez-moi, docteur. Mais le dîner va être servi dans dix minutes. M. Holmes exige que ses invités soient toujours vêtus pour le repas.
Me redressant tant bien que mal, je remerciai la jeune fille.
- Comment vous appelez-vous mademoiselle ?
- Juliane Ressing, je suis la fille du docteur. Je l'ai accompagné pour soigner M. Holmes. J'ai quelques connaissances en médecine et je fais des études pour être infirmière. Et vous ?
Je regardai la petite personne, à la chevelure rousse, bouclée, au regard franc et lui sourit.
- Docteur John Hamish Watson. Comment va M. Holmes ?
- Il s'est éveillé, son pouls est encore trop faible. Mais M. Mosley, le chirurgien, est passé cet après-midi et il était très soulagé de l'évolution de l'état du malade. Il a laissé une garde-malade pour M. Holmes. Les médecins lui ont donné un calmant mais ils espèrent que M. Holmes pourra dormir cette nuit sans sédatif. Il est temps que l'on diminue la dose de médicaments.
- Je suis certain que tout se passera bien, votre père sait ce qu'il fait. Et M. Mosley ne l'abandonne pas.
- Je l'espère docteur Watson. Au fait, je voulais vous remercier de vous être proposé pour remplacer mon père, il est si fatigué.
- Mais c'est tout naturel, mademoiselle Ressing.
- De toute façon ce soir vous êtes libre puisque la garde-malade va se charger de la veille.
Ne sachant plus que me dire, la jeune femme me sourit aimablement puis elle sembla sur le point de quitter la pièce. Je ne pus m'empêcher de la retenir.
- Dînez-vous avec nous, ce soir ?
Tout à coup, je n'avais pas envie de la voir partir. Son sourire s'agrandit.
- Mon père rentre après dîner. Je le suivrai alors, donc nous nous verrons.
Elle me regarda et sortit du salon lentement. Je me précipitai dans ma chambre et me changeai. Alors que je finissais de mettre ma cravate, un gong retentit. Je trouvais toutes ces cérémonies un peu désuètes et m'empressai de descendre. Il y avait des éclats de voix venant de la grande salle à manger. J'entrai doucement.

Tout le monde était là, un verre à la main. Le docteur Ressing, très pâle, discutait avec Mycroft, toujours enjoué. Sherrinford s'entretenait avec son maître d'hôtel en habit sombre. Sherlock observait les tableaux sur le mur en compagnie de la jolie mademoiselle Ressing. Celle-ci me fit un petit signe amical de loin. Je m'empressai de les rejoindre.
- Ah docteur Watson. Venez donc écouter M. Holmes, il est en train de me décrire les différents membres de sa famille. C'est très intéressant.
- Je vous remercie mademoiselle Ressing, murmura Holmes en s'inclinant légèrement.
Continuant sur sa tirade, la jeune femme me prit familièrement le bras, m'enveloppant de son jasmin. Elle m'entraîna vers le mur et me montra un grand tableau sombre sur lequel était représentée une grande femme, très jeune, aux remarquables yeux gris.
- Voici Violet Holmes, la mère de votre ami. Elle a vingt ans sur ce tableau, une femme magnifique, n'est-ce pas docteur ? sourit la jeune fille.
- Allons Juliane. Un peu de tenue, je te prie. Tu n'es pas avec tes amis de Londres. Comporte-toi comme une jeune fille respectueuse et n'ennuie pas ce pauvre docteur Watson, s'écria son père d'une voix sévère.
La jeune femme lâcha mon bras, à mon grand dam, et retourna docilement vers son père. Holmes s'approcha de moi.
- Voilà une jeune fille vive et dynamique.
- Oui Watson. Dommage qu'elle nous quitte ce soir, n'est-ce pas ?
Je regardais Holmes, un sourire ironique s'étalait sur ses lèvres.
- Qu'avez-vous découvert d'intéressant Holmes ?
Son sourire s'élargit mais il me répondit sérieusement.
- Connaissez-vous la Typha latifolia ?
- Non, pas le moins du monde. Qu'est-ce ?
- C'est une plante passionnante mais je vous montrerai ça demain. Il est déjà tard.

Le repas se déroula dans une atmosphère assez tendue. Holmes ne parla pas beaucoup. La conversation se porta surtout sur les affaires économiques, le printemps si tardif qui s'annonçait enfin, le prix des céréales. On évita soigneusement quelques sujets comme la maladie du père et la présence de Sherlock Holmes. Personnellement, j'abandonnai lamentablement mon ami et ne discutai qu'avec la jolie mademoiselle Ressing. J'appris quelques détails sur sa vie, normalement, elle habitait Londres, mais se trouvait chez son père pour quelques jours de repos car elle relevait d'une longue maladie. Je m'émerveillai de découvrir que nous avions plusieurs centres d'intérêt communs.
A la fin du repas, le docteur Ressing et sa charmante fille s'en allèrent, mais promirent de revenir très rapidement pour voir l'évolution de l'état de M. Holmes. Après leur départ, brusquement, le silence retomba sur la conversation. Un flacon de cognac sévèrement entamé trônait sur la table entre des miettes de gâteau aux cerises confites.
- Où en es-tu de tes recherches Sherlock ? s'enquit Sherrinford.
- C'est une enquête difficile, je ne te le cache pas, mais j'avance.
- Dès que tu avanceras un peu plus, avertis-moi. Docteur Watson, je vous saurais gré de rester à ma disposition demain, au cas où mon père se trouverait mal.
A ma grande surprise, le frère de Holmes me jeta un regard angoissé. Je compris qu'il se faisait beaucoup de souci pour son père. Je l'assurai de rester à demeure le lendemain, il me remercia d'un grand sourire.
- Bien. Je vous souhaite une bonne nuit, messieurs, reprit Sherrinford.
Et il quitta la pièce, Mycroft Holmes le regarda disparaître et murmura :
- Il a raison d'être inquiet, père est une tête de mule.
- Que veux-tu dire Mycroft ?
- La première chose que père a demandée lorsqu'il put enfin s'exprimer normalement ce fut qu'on le laisse dormir seul, en paix, sans garde-malade.
Mycroft souriait, ce qui faisait ressembler son visage empâté à celui d'un gras bébé, si ce n'est que ses yeux gris pénétrants démentaient cette image plaisante. Puis il se leva et s'en alla. Nous regagnâmes à notre tour notre chambre.

Et là, dans le clair-obscur de la chambre, une fois que Holmes et moi nous étions confortablement étendus dans nos lits, la question qui m'avait brûlé les lèvres toute l'après-midi s'échappa, presque malgré moi.
- Holmes, qui est Fanny ?
Un silence pesant suivit cette question. Soudain, une voix étrange que j'eu du mal à reconnaître pour celle de mon ami murmura.
- Il est tard Watson, il faut dormir.
- Vous l'avez aimée ?
Un nouveau silence régna quelques minutes dans la pièce.
- Oui. Bonne nuit Watson.
Holmes souffla la bougie et l'obscurité fut pesante. Pendant de longues minutes, aucun de nous n'arriva à dormir. J'entendais la respiration régulière de mon ami et j'avais honte de l'avoir questionné ainsi. Enfin, je sombrai dans l'inconscience.