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Sherlock Holmes Stories (Music Blog)

Avant de rencontrer le Dr Watson, Sherlock Hol...

    Fermeture définitive du blog... Ce serait cool de la part de Skyrock de ne pas le supprimer à cause de son inactivité, merci ! (21/11/2016)

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29/11/2014

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Intrigue et chapitres d'Un Crime à Buckingham Palace 26/08/2013

Intrigue et chapitres d'Un Crime à Buckingham Palace

Fan-fiction - Roman court
Environ 67 000 mots
Genres : Policier, Thriller, Suspens, Aventure
Terminé
Intrigue et chapitres d'Un Crime à Buckingham Palace

Londres 1891

Une personne importante est retrouvée morte à Buckingham Palace. Des questions vont se poser suite à cette étrange affaire qui sort de l'ordinaire. Sherlock Holmes va bien sûr être appelé pour mener l'enquête mais à quel prix ? Le moindre petit témoin ou indice disparaît aussitôt découvert et de plus, le meurtre au Palais Royal semble être un minuscule fil provenant d'une gigantesque toile d'araignée...

Les morts inexpliquées se succèdent, l'ennemi semble frapper de partout et le pire c'est que Sherlock Holmes se sent manipulé... Un comble pour lui !
 
John Watson, fidèle au poste, sera lui aussi mis à rude épreuve. Le docteur va apprendre à ses dépens que le méchant de l'histoire n'est pas celui qu'on croit...
 
Chapitres
 
Chapitre I : Présentation de l'affaire
Chapitre II : Un lourd passé
Chapitre III : Wiggins blessé
Chapitre IV : Premier suspect
Chapitre V : Le mystère s'obscurcit
Chapitre VI : Voyage à Huntingdon
Chapitre VII : Une affaire mouvementée
Chapitre VIII : Un esprit machiavélique
Chapitre IX : Une inconnue apparaît
Chapitre X : L'attentat
Chapitre XI : Un ordre royal
Chapitre XII : Un marché dangereux
Chapitre XIII : Triste vengeance
Épilogue
 
Un commentaire constructif sur chaque partie serait très apprécié !
 

Chapitre I : Présentation de l'affaire 12/09/2013

Chapitre I : Présentation de l'affaire

Chapitre I : Présentation de l'affaire

L'archet virevoltait lentement sur les cordes du Stradivarius en produisant une douce mélodie que je ne connaissais pas. J'écoutais, ravi, le dos bien calé dans mon fauteuil, tout en observant tranquillement le musicien.
Sherlock Holmes se tenait comme à son habitude près de la fenêtre ouverte, ses yeux d'un gris d'acier semblaient perdus dans de profondes pensées. Sa longue robe de chambre, dont les pans flottaient autour du violoniste telles d'immenses ailes de chauves-souris, ne cachait rien de la sveltesse de sa silhouette. Ses longs doigts pâles et minces dansaient rapidement sur les fines cordes de l'instrument. Le vent un peu chaud qui, pour une fois, soufflait sur Londres, pénétrait dans l'appartement en emmêlant les cheveux du détective.
Sherlock Holmes jouait admirablement bien, véritable virtuose du violon, n'importe quelle pièce même très difficile. Je suis certain qu'il était capable d'interpréter les concertos les plus complexes à l'instar des plus grands maîtres.

J'habitais avec Holmes depuis seulement un mois, mon épouse ayant dû s'absenter subitement sur un message de sa tante pour une durée indéterminée. J'avais donc fait mes valises et étais venu m'installer chez mon ami. Je goûtais un instant de tranquillité entre deux enquêtes trépidantes.
Dans ces moments, il régnait à Baker Street une quiétude inhabituelle, sans précipitation, sans terrible crime à démêler, sans drogue... On était simplement là, nonchalants, calmes, tout en dégustant un bon whisky ou une tasse de thé fumant, tandis que, dehors, dans les fumées et le brouillard de Londres, l'agitation restait. 
C'était vraiment un moment privilégié, presqu'un rêve, car vivre dans la sérénité avec le plus grand champion de la loi de cette génération était véritablement impossible, excepté durant ces courts instants de paix entre deux tempêtes.
Mais comme tous les instants de paix, celui-ci eut une fin soudaine. J'entendis tout à coup la sonnerie stridente de la porte d'entrée du 22I b retentir ce qui eut pour effet d'arrêter la musique.

Holmes jeta son violon sur le divan en poussant un grognement de dépit : 
- Lestrade ! Encore lui ! Pas moyen d'avoir un peu de tranquillité ! Quelques fois j'aimerais avoir moins de cervelle et plus de paix !
Je lui répondis en souriant d'un air désolé :
- Et que deviendriez-vous mon cher Holmes ? Un pauvre boutiquier ? Un simple avocat ? Voyons, vous savez fort bien que vous ne pouvez vivre sans crimes à élucider et sans obscurs mystères à éclaircir.
Il me lança un regard empreint de résignation comique.
- Vous avez raison, mon cher Watson, vous avez raison. Que ferais-je sans Scotland Yard ? Le tiers voire la moitié de mon travail me viennent de leur bêtise et de leur inefficacité dans les enquêtes un tant soit peu mystérieuses. Quant à ce malheureux Lestrade, à sa place, je m'inquiéterais.
J'éclatai de rire à ses petites allusions perfides. Pauvre Lestrade ! Avec Holmes, il n'était pas au bout de ses peines car celui-ci aimait à le rabaisser de toutes les façons possibles. 
Le musicien rangea son violon, délicatement cette fois, dans son étui et vint s'asseoir dans son fauteuil face au mien. 

Il était aisé pour une fois de deviner comment Holmes avait su que c'était Lestrade qui avait sonné car la voix de l'inspecteur principal de Scotland Yard, forte et vive, était parvenue jusqu'à nous malgré la musique. Lestrade avait certainement dû s'en prendre à l'infortuné cocher qui devait réclamer son argent avec un peu trop d'insistance.
Quelques minutes passèrent durant lesquelles Holmes se prépara une nouvelle pipe, la troisième depuis son réveil, puis il se cala à son tour dans son siège en observant d'un air rêveur le plafond. Enfin il me murmura :
- Watson, je crois que je suis un peu dur avec notre ami. En réalité vous pouvez vous réjouir de l'arrivée impromptue de Lestrade car j'allais me livrer à un acte qui vous aurait attristé mon cher ami.
- Lequel ?
Il releva nonchalamment la tête et j'aperçus un soupçon de malice dans son regard habituellement froid et inquisiteur. En retirant la pipe de sa bouche, il dit :
- Je commençais, de nouveau, à me sentir las de ne rien faire et vous savez ce qui se passe dans ces cas-là, mon cher Watson.
Immédiatement je saisis son sous-entendu et m'écriai-je alarmé :
- La cocaïne !!! Vous alliez vous droguer ? Encore ! Pourquoi ?
Il hocha la tête d'un air patient et résigné :
- Vous savez pourquoi mon cher, je ne vais pas vous faire l'affront de vous le réexpliquer.
Je me dressai pour répliquer d'une manière cinglante mais on frappa à la porte. Holmes cria d'une voix forte que l'on pouvait entrer, puis il me contempla avec une joie presque choquante.
- Nous reprendrons cette charmante conversation une autre fois Watson !
- Mais j'y compte bien Holmes, j'y compte bien !
Et il éclata de rire à l'instant même où Lestrade entra, le front bas, l'air préoccupé.

L'inspecteur principal de Scotland Yard s'assit immédiatement sur une chaise sans faire plus de cérémonie. Holmes se calma et lança à notre visiteur un joyeux bonjour auquel celui-ci ne répondit que par un bref salut puis Lestrade commença l'entretien :
- M. Holmes ! Docteur Watson ! Je n'ai pas de temps à perdre, j'ai besoin de vous tout de suite.
Holmes perdit son air insouciant pour répondre avec le plus grand sérieux :
- Je vous écoute. Parlez et n'omettez aucun détail aussi insignifiant soit-il.
Heureux d'apprendre que le grand détective acceptait de l'aider, l'inspecteur se détendit et soupira d'une façon douloureuse :
- Il s'est passé une horrible chose hier soir et je suis chargé de mener une enquête rapide et discrète mais... Je ne suis pas assez qualifié pour ce genre d'investigation. Je n'ai que cinq jours. C'est trop peu. J'ai besoin d'aide.
Sherlock Holmes sourit amicalement et murmura à l'adresse de Lestrade :
- Vous pouvez compter sur notre appui. Je vais vous donner toute l'assistance dont vous aurez besoin. Continuez !
Lestrade eut un regard teinté de reconnaissance.
- Merci. Cette affaire est si délicate. Il est si important que tout reste secret, vous comprenez ?
- Pourquoi alors nous en parler, mon cher Lestrade ? déclarai-je ironiquement, mais quand je vis deux paires d'yeux mécontents et glacés me fixer tout à coup avec une attention trop soutenue, je me raclai la gorge et me tus. Lestrade reprit alors son discours :
- Hier, vers dix heures et demie du soir, dans la somptueuse résidence de la Reine, un homme est entré !

J'écarquillai les yeux sous le coup de l'étonnement tandis que Holmes émettait un long sifflement admiratif.
- Il faut un certain courage pour oser pénétrer dans la demeure la mieux gardée d'Angleterre. Avez-vous trouvé quelques indices ?
Lestrade baissa les yeux pour murmurer d'un air fautif :
- Je suis venu vous chercher tout de suite après la découverte du corps.
Sous le coup de la stupeur, nous nous écriâmes ensemble Holmes et moi :
- Du corps ? Qui a été tué ?
Lestrade dit sur un ton totalement découragé :
- Le ministre des Affaires Etrangères : Sir Edward Harlyn.
Holmes se pencha en avant, visiblement intéressé, ses yeux pâles brillaient intensément du fond de leurs orbites.
- Mais que faisait-il à Buckingham ce soir-là ?
- Ma foi, je n'en sais trop rien. Il avait eu une entrevue avec le Premier Ministre plus tôt dans la soirée. Certainement souhaitait-il récupérer des dossiers conservés à Buckingham Palace avant de rentrer chez lui pour régler quelques détails pour le lendemain.
- Quel a été le sujet de l'entrevue ?
- Je n'en sais rien Holmes. Je ne suis pas au fait de ces sortes de choses.
Le ton sec de Lestrade attestait de son agacement. Holmes ne le releva pas et reprit.
- Le meurtrier a-t-il commis d'autres actes répréhensibles ? 
- Non, pourtant divers documents officiels étaient posés sur le bureau de la victime.
- Quelles sortes de documents ?
- Sans importance. Je crois qu'il y avait quelques lettres de correspondance entre le Royaume-Uni et l'Allemagne. Des rapports sur nos colonies en Afrique. Rien de bien confidentiel.
- Le courrier était-il dispersé par terre ou classé bien en ordre sur le bureau ? demandai-je à Lestrade sous son regard étonné. Holmes, amusé, me jeta un clin d'½il entendu.
- Classé... Mais si cela avait été tout autre, l'affaire serait plus simple.
- Vous le croyez vraiment, mon cher Lestrade, j'aurais pensé le contraire !

Le petit inspecteur de Scotland Yard examina attentivement Holmes un instant puis secoua la tête, ses traits déjà tirés prouvaient un extrême découragement et une fatigue morale intense:
- Je vous en prie Holmes, je ne suis pas en état de discuter vos théories policières maintenant !
- Très bien Lestrade, je ne vais pas vous accabler avec mes théories policières qui vous sont pourtant si utiles parfois, fit Holmes, pincé.
Lestrade leva les mains en signe d'abandon. Holmes, un petit air de triomphe sur le visage, se leva pour saisir l'un de ses nombreux dossiers. Il l'ouvrit, le feuilleta lentement puis lut à haute voix :
« Sir Edward Charles Henry Harlyn, né à Londres en I848... Vieille noblesse... Etudes à Cambridge... Grand politicien... Etc. »
Il referma son livre, puis dit en souriant d'une manière étrange :
- Des études réellement brillantes. 
- C'était un très grand ministre, l'un des meilleurs que l'Angleterre ait pu avoir, murmurai-je tristement.
Je songeai à l'affaire syrienne, encore dans la mémoire de tous, merveilleusement réglée par la diplomatie tout en douceur de Sir Edward.
- Et la Reine ? Est-elle au courant ? m'enquis-je.
- Non surtout pas, répliqua Lestrade. Sa Majesté est partie se reposer dans son palais de Balmoral en Ecosse quelques jours. Voilà pourquoi l'enquête se doit d'être discrète. Le Premier Ministre lui-même nous a fermement demandé la plus extrême discrétion à ce sujet. 
Holmes haussa un sourcil, sa physionomie exprimait un léger étonnement :
- Pourquoi ? La Reine ne va pas apprécier qu'une telle affaire ne lui soit pas connue.
- Le Premier Ministre a sûrement ses raisons mais il n'a pas daigné m'en avertir Holmes, lança Lestrade, agacé. 
- De plus, il est étrange que la Reine soit partie à Balmoral à cette époque de l'année. C'est inhabituel.

Un silence de quelques minutes tomba sur la conversation. Holmes contemplait ses longues mains pâles sans mot dire. Lestrade n'y tenant plus éclata :
- Holmes, j'ai reçu l'ordre de régler cette affaire en cinq jours. Le Premier Ministre désire que tout soit terminé pour le retour de Sa Majesté. C'est bien peu. Allez-vous m'aider ?
Le détective releva la tête puis se dirigea vers son manteau et s'en vêtit.
- Allons-y Lestrade. Cette affaire est trop urgente pour laisser passer le temps !
Lestrade se leva rapidement pour s'écrier avec joie :
- Avec un homme comme vous, l'enquête va être vite terminée.
Holmes sourit modestement mais son regard scintillant me démontra qu'il avait été sensible à ce compliment. Après nous être équipés le plus simplement possible - il faisait une chaleur douce à ce moment-là sur Londres et la petite brise fraîche était bien venue - nous sortîmes dans la rue sous le regard inquiet de cette chère madame Hudson, la logeuse de Holmes. 

Ce dernier héla un fiacre et nous y montâmes en direction de Buckingham. Tous trois, nous nous tûmes le long du court voyage. Lestrade gardait sa mine préoccupée par cette mauvaise enquête. Holmes observait par la fenêtre les passants, nombreux sous ce climat pour une fois approprié à la promenade. Quant à moi, je ne trouvais rien à dire d'intéressant et ne tenais pas vraiment à briser le silence qui régnait alors. Chacun était plongé dans ses pensées. Holmes avait conservé son air froid et distant qui lui valait sa réputation d'inhumain, sauf pour des yeux habitués à déchiffrer les rares manifestations de ses sentiments les plus cachés. Il était facile de voir que l'histoire de Lestrade avait vivement intéressé le grand détective : ses yeux gris pétillants, la petite rougeur sur ses joues pâles, sa bouche crispée, ses longues mains se tordant, ses doigts qui tremblaient un peu en préparant une nouvelle pipe, tout cela me démontrait que Sherlock Holmes était en proie à une forte émotion. Il en avait oublié ses gants, sa canne et son chapeau haut-de-forme. 

Mais je préférais ça à le voir aux prises avec la terrible cocaïne à sept pour cent qu'il prenait dans ses accès de mélancolie où le dés½uvrement et l'ennui le forçaient à trouver des stimulants artificiels. C'était terrible de voir un homme intelligent risquer de perdre son bien le plus précieux par simple envie de quitter la monotonie de la vie et c'était pour cette simple raison que Holmes se droguait. Et moi, je ne pouvais que regretter cet état d'esprit de ce grand détective. Mais là, Holmes était loin de sa seringue alors tout allait bien...

Après quelques minutes d'un court voyage en fiacre, nous arrivâmes devant la grille immense et ouvragée de Buckingham Palace, demeure de quelques-uns des plus grands rois d'Angleterre. A peine arrivé devant la porte du palais, Holmes bondit de la voiture avant même que celle-ci ne se soit complètement stabilisée. Lestrade et moi, nous le rejoignîmes en soufflant. Aussitôt un jeune policier de Scotland Yard qui, je suppose, devait faire une sorte de surveillance autour de la porte d'entrée, accourut à notre rencontre. Il était accompagné par un autre, plus grand, avec des favoris roux du plus bel effet.
- Rien de nouveau à l'horizon ?
Le jeune homme secoua la tête d'un air coupable.
- Rien, inspecteur.
Lestrade haussa les épaules d'un air las.
- Venez M. Holmes. Je vais vous montrer les lieux.
- C'est Sherlock Holmes ? s'écria le policier en faction.
- Oui Madrigan. Mac Niels continuez votre surveillance et ne laissez entrer personne sans mon autorisation.

Le visage du jeune homme devint blême. Il semblait très impressionné par la présence du détective. Il lui fallut plusieurs secondes pour recouvrer son calme. Il bafouilla quelques inaudibles excuses puis disparut en prétextant sa ronde. Son compagnon, le dénommé Mac Niels resta tranquillement debout, près de la porte.
- Eh bien cher ami, voici un de vos admirateurs, souriais-je.
Holmes ne me répondit pas, il observa un instant le jeune policier puis suivit Lestrade qui nous entraînait à l'intérieur du magnifique château. 
Après avoir traversé différentes pièces aussi belles les unes que les autres, nous entrâmes dans un salon. Ce lieu était également gardé par un autre policier. 

C'était une pièce assez imposante. Un solennel et magnifique bureau d'acajou trônant en son centre, un tapis épais protégeant le plancher et une simple commode de style élisabéthain en constituaient tout le mobilier. Les murs étaient couverts de tableaux représentant la reine Victoria, imposante, et les beaux paysages de la campagne anglaise. Mais tous ces détails ne m'apparurent que bien plus tard, mon attention se porta tout d'abord sur le corps gisant à terre à côté d'un lourd fauteuil recouvert de velours rouge. Une tâche de sang figée sur le sol près d'un revolver complétait la scène macabre. Holmes parcourut la pièce d'un rapide coup d'½il circulaire puis en s'emparant de sa vieille loupe, il s'accroupit.
- Lestrade, rien n'a été touché ?
Celui-ci répondit en secouant la tête :
- Exceptée la porte, rien. Je suis venu vous chercher presque tout de suite.
Holmes accentua le presque d'un air fâché puis il se mit à quatre pattes pour effectuer ses recherches. Le jeune policier de garde, entré par curiosité, le contempla d'un air ébahi, puis s'écria gaiement :
- Est-ce qu'il sait faire le beau et japper ?

Malgré le cadavre à deux pas, l'atmosphère lourde, l'absurdité de la question nous prit de court. Nous ne pûmes nous empêcher de sourire tandis que Holmes continuait son examen en arpentant le plancher. Pendant tout ce temps, il nous ignora absolument et ne fit que pousser de drôles de bruits, des sortes d'exclamations, des grognements, des soupirs et même des sifflements. Vraiment dans ces moments-là, Holmes me faisait penser à un chien de chasse bien entraîné et qui cherchait de son mieux la meilleure des pistes. Enfin, après une bonne vingtaine de minutes, un homme pénétra dans le salon. Il observa le détective avec étonnement puis demanda d'une voix autoritaire :
- Qui est cet homme par terre?
Holmes redressa la tête mais ne crût pas devoir répondre. Il reprit ses recherches sans accorder plus d'attention au nouveau venu. Celui-ci, scandalisé par l'attitude cavalière de Holmes, s'en prit à ce pauvre Lestrade.
- Inspecteur Lestrade, j'exige des explications. Qui sont ces hommes et que font-ils ici ? Il vous était formellement interdit de mêler des particuliers à cette affaire. 
Coupant la parole à Lestrade qui allait répondre, Holmes dit en se relevant : 
- Ces particuliers, comme vous dites, sont le docteur Watson, ici présent - Holmes me désigna de la main - mon irremplaçable collaborateur, et moi-même, le détective consultant Sherlock Holmes. Si nous sommes ici, c'est par la volonté de l'inspecteur Lestrade, qui veut mettre ainsi toutes les chances de retrouver l'assassin de son côté. 

Le jeune homme acquiesça puis se présenta :
- Je suis le secrétaire personnel de feu Sir Edward Harlyn, monsieur Peter Braineson. Cette histoire m'a profondément troublé, alors veuillez pardonner mon emportement messieurs.
Holmes assura en souriant avec indulgence : 
- Ce n'est rien monsieur Braineson. Nous comprenons.
Je perçus alors le regard inquisiteur de Holmes, il observait Peter Braineson avec intérêt. Etonné, j'examinai à mon tour le jeune homme. Il était habillé de manière sobre, simple, un costume beige, seule sa montre en or, visible par son luxe, attirait le regard. Il possédait une paire de chaussures brunes très brillantes, des gants noirs protégeaient ses mains aux doigts fins. Ses cheveux roux étaient coupés courts et un pince-nez fin reposait sur son nez un peu fort. Il devait atteindre les trente ans et arborait un petit bouc en pointe sur un menton carré. Ses dents étaient très blanches, il avait quelques taches de rousseur sur les pommettes et déjà de nombreuses rides apparaissaient sous ses yeux de couleur noisette. Il parlait avec aisance, en cherchant bien ses mots et chacun de ses gestes trahissait une très bonne éducation. Il était gracieux, certainement sympathique et je le trouvais assez agréable dans l'ensemble. Non, vraiment, je ne voyais rien chez ce jeune Braineson qui puisse alerter Sherlock Holmes. Ce dernier lui demanda soudainement en arborant un sourire étrange :
- Que s'est-il passé hier soir précisément monsieur Braineson ?
Braineson sourit avec bonhomie :
- Comment le saurais-je ? Je n'étais pas présent.
Les deux hommes se mesurèrent du regard un bref instant, puis Holmes reprit :
- Pourquoi Sir Edward était ici hier soir ?
- J'ignorais tout de cette visite à Buckingham. 
- Sur quel dossier Sir Edward travaillait-il ces temps-ci ?
- Je ne peux rien vous dire, ceci doit rester « secret défense ». De toute façon cela n'a strictement rien à voir avec la mort de Sir Edward Harlyn. Ce ne sont que des petites questions internationales sans grande importance.
- En êtes-vous certain ?
Braineson soutint le regard acéré du détective consultant. 
- Je crois Holmes qu'il serait temps que nous vous expliquions plus en détail les évènements de cette nuit, s'écria Lestrade.
- Je le crois aussi !

Le jeune secrétaire nous fit sortir de la pièce pour nous entraîner dans un second bureau, aussi luxueux, aussi décoré que le premier. Lestrade en profita pour ordonner à ses policiers d'emporter le corps. Braineson nous fit servir du thé délicieux. Holmes dédaigna sa tasse pour reprendre la conversation.
- Messieurs, je vous écoute. Nous n'avons que trop tardé déjà.
Ses paroles sentaient le sarcasme d'une lieue, Braineson reposa son thé avec humeur puis répondit avec une lenteur presque exagérée :
- Bien M. Holmes. Hier soir, Sir Edward avait rendez-vous avec le Premier Ministre au 10, Downing Street. Je l'ai accompagné. Une fois l'entrevue terminée, Sir Edward m'a donné mon congé. Je suis donc rentré chez moi et je ne savais pas du tout que le ministre allait à Buckingham Palace. Je pense qu'il était dans son intention de prendre quelques dossiers importants pour ses travaux.
- A quelle heure l'avez-vous vu pour la dernière fois ?
- Il devait être dix heures du soir. Le rendez-vous avec le Premier Ministre a duré quelques heures.
Holmes sortit son petit calepin noir déjà aux trois quarts remplis de son écriture ferme et serrée et prit quelques notes. 
- Et ensuite ?
Le visage du jeune secrétaire devint pâle de colère. Lestrade revint à la charge.
- Voyons Holmes, monsieur Braineson est un homme de confiance. Il n'y a aucune raison de lui poser toutes ces questions.
- Simple routine, M. Braineson. Rien de plus.
- Très bien, fit le jeune homme piqué. Il ne sera pas dit que je me serais opposé au bon déroulement de l'enquête. Après l'entrevue des deux ministres, je suis rentré chez moi et...
- Où habitez-vous ?
- 12, Victoria Street, dans un meublé. Ma logeuse s'appelle Anny Cordon.
Holmes, méticuleusement, notait les moindres détails de l'interrogatoire.
- Continuez.
- Je suis donc rentré chez moi et me suis couché aussitôt. Je ne me suis réveillé qu'à...
- Seul ?
Braineson se leva, offensé, et s'écria :
- Ma patience a des limites M. Holmes et vous comprendrez aisément que ce sujet ne vous concerne en rien. Au revoir messieurs.
Et le secrétaire quitta la pièce d'un pas alerte, irrémédiablement fâché. Lestrade s'approcha de Holmes, le visage courroucé.
- Bravo Holmes. Je ne vais pas tarder à avoir des nouvelles de ce jeune roquet par l'intermédiaire de mon chef de service. Vous cherchez à me faire virer ?
- Non, cher ami. Simplement je voulais chasser cet importun qui n'a rien à faire dans cette enquête. Il a supporté longtemps mon interrogatoire, il a plus de cran que je ne l'avais pensé. 
- Le chasser ?

Holmes continua sans se préoccuper de la question de Lestrade :
- Quelle est la dernière personne à avoir vu le ministre en vie ?
- L'intendant M. Sheppard.
- Et l'avis du médecin légiste ?
- Sir Edward a succombé d'une balle tirée à bout portant sur la tempe droite, comme vous l'aviez déjà remarqué je suppose, entre dix heures et minuit. L'autopsie nous en apprendra plus. Le corps a été découvert par une femme de chambre à sept heures du matin et à huit heures j'étais à Baker Street.
Holmes se mit à sourire et s'écria sur un ton autoritaire :
- Messieurs, l'affaire est un peu compliquée d'un premier abord mais je suis en mesure de vous dire que Sir Edward Harlyn n'a pas été assassiné, il s'est suicidé. Enfin il y a un témoin.
- Un témoin ? répéta Lestrade.
- Un homme de ma taille, de ma corpulence et de mon agilité est entré dans cette pièce. Il a été témoin du suicide mais n'a rien pu ou voulu faire pour l'en empêcher.
Le détective se leva et d'un geste nous enjoignit de l'imiter, puis il ouvrit la porte vivement et sortit dans le couloir. Nous le suivîmes dans les corridors sombres jusque dans le bureau de Sir Edward. 

Les policiers de Lestrade avaient déjà emporté le corps. La pièce semblait vide maintenant, mais une large marque rouge sur le tapis nous rappelait sans cesse la présence du cadavre. On ne pouvait s'empêcher de jeter un regard sur cette tache de sang figé sur le sol qui semblait devenir de plus en plus grande, simple effet d'optique. On se sentait encore plus mal à l'aise dans cette salle en l'absence du corps qu'en sa présence.
Holmes reprit son discours en se déplaçant avec vivacité dans la pièce, bougeant des rideaux, tâtonnant les meubles. 
- Le cambrioleur est entré par ici. Regardez les traces sur la fenêtre. Allons Watson ne me dites pas que vous ne les voyez pas. Prenez ma loupe. Ce frottement est celui d'une chaussure. Notre homme a marché dans la pièce, a manipulé les tableaux, compulsé les papiers sur le bureau. Il devait sans nul doute chercher quelque chose.
- Et Sir Edward l'a surpris et notre homme l'a tué.
- Non Lestrade, contredit Holmes. Vous persistez mais je vous assure qu'il s'agit bel et bien d'un suicide. Sir Edward a pris le revolver et se l'est collé sur la tempe. Il a ensuite tiré et a glissé sur le sol. D'où la position extrêmement tordue du corps.
- Et tout cela devant le cambrioleur ? C'est invraisemblable ! Pourquoi Sir Edward se serait-il tué devant un inconnu ?
- Peut-être pas un inconnu pour lui. Remarquez qu'il n'y a pas d'effraction à la fenêtre. Sir Edward a fait entrer notre homme. Il devait l'attendre.
- Vous dites n'importe quoi Holmes. Sir Edward a été assassiné et je ne vous ai pas fait venir ici pour que vous déliriez. 
- Je ne délire pas Lestrade. D'ailleurs je ne peux vous donner qu'un seul conseil : vous devez vous mettre à la recherche d'un homme me ressemblant.

Holmes me fit signe de le rejoindre près de la porte. Lestrade l'arrêta en s'écriant.
- Comment cela un homme qui vous ressemble ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
- Cela veut dire, mon cher Lestrade, que nous n'avons pas affaire à un meurtre, comme vous semblez le croire, mais bel et bien à un suicide.
- A un suicide ? Répéta Lestrade d'un air abasourdi. C'est votre conclusion ?
- Voyons Holmes, rétorquai-je. Je suis d'accord avec l'inspecteur Lestrade. Comment se peut-il que ce soit un suicide si vous nous affirmez qu'un inconnu est entré dans la pièce au moment de la mort de Sir Edward ?
Holmes s'appuya contre le mur, glissa ses longues mains dans les poches de son pantalon et se mit à sourire d'un air amusé.
- Watson. Vous savez que mes méthodes sont un peu différentes de celles de la police officielle, ce qui me permet d'arriver à mes propres conclusions.
- Qui diffèrent souvent de celles de la police officielle d'ailleurs, ajouta Lestrade avec amertume.
- En effet. Et ce que j'ai vu aujourd'hui ne peut que me convaincre d'une chose, un inconnu est entré ici mais il est innocent de la mort de Sir Edward Harlyn. Celui-ci s'est suicidé.
Holmes quitta sa position nonchalante de dandy et reprit d'une voix plus tendue :
- De plus Lestrade, on peut très bien assister à un crime sans pour autant être le criminel. Même si ce crime se déroule à Buckingham Palace. 
Il fit un bref salut de la main et m'entraîna vers la sortie laissant Lestrade complètement ahuri.

Avant de quitter le palais, Holmes retrouva l'intendant. M. Sheppard était dehors, dans le parc et observait d'un air chagrin les policiers de Lestrade emporter soigneusement le corps de Sir Edward Harlyn, couché sur une civière et enveloppé d'un drap. Un instant je cherchai des yeux le jeune sergent qui se chargeait de sa ronde mais je ne le vis pas.
- Sir Edward était un grand homme, murmura l'intendant. Il va nous manquer.
- Vous êtes la dernière personne à avoir vu Sir Edward en vie ?
- Il semblerait que oui, messieurs. Je l'ai quitté à dix heures et quart très précisément. Il se tenait dans le bureau où on l'a trouvé ce matin.
- Sir Edward avait-il l'air plus énervé que de coutume après cet entretien avec le Premier Ministre ? demanda Holmes.
L'intendant lança un regard étonné et vaguement embarrassé sur mon ami. Son visage mangé par deux énormes favoris noirs sembla rougir violemment.
- Oui, monsieur. Le Lord marchait de long en large dans la pièce sans s'arrêter en parlant d'un document important dont il avait absolument besoin. Je l'ai laissé en paix pour faire ses recherches. Jamais je ne l'avais vu dans un tel état d'agitation.
- Vous pensez qu'il recherchait vraiment un dossier ?
- Je ne peux vous en dire plus, monsieur. Mais si je puis me permettre cette réflexion, il m'a juste semblé étrange que Sir Edward ne soit pas accompagné de son secrétaire alors que c'est lui qui sait exactement où sont rangés les dossiers importants. Bonne journée, messieurs.
Et l'intendant nous laissa seuls, face à la voiture de police sombre, sous le soleil resplendissant.

Chapitre II : Un lourd passé 03/10/2013

Chapitre II : Un lourd passé

Chapitre II : Un lourd passé

Le gravier crissa sous nos pas tandis que nous remontions tranquillement l'allée de Buckingham Palace jusqu'à la grille.
- Holmes, comment avez-vous pu découvrir que le voleur était tel que vous ?
- C'est élémentaire. Je vous ai déjà expliqué dans notre "Etude en Rouge" me semble-t-il, que la taille d'un homme se calculait grâce à la longueur de ses enjambées. Nous sommes devant le même cas. L'individu que nous recherchons a accédé au bureau de la victime à l'aide du lierre qui pousse sur la façade. J'ai remarqué de nombreuses particules de feuilles de ce végétal sur le tapis. Il a fouillé intelligemment les tiroirs, les meubles, il a même été déplacer les tableaux qui se situaient à plus d'un mètre quatre-vingt. J'ai eu un peu de mal à les toucher mais je n'ai pas eu à utiliser de tabouret, donc notre homme aussi. Ainsi nous pouvons en déduire qu'il mesure ma taille à peu de choses près. Et qu'il a ma souplesse.
Je n'étais pas entièrement convaincu mais n'en laissai rien paraître.
- Mais pour le suicide ?
- Je dois vous avouer Watson que ces déductions sont un peu plus hardies. Mais, je ne pense pas me tromper. Permettez-moi de garder le silence sur mes découvertes, il est encore un peu tôt.
- Bien Holmes mais le temps joue contre nous. Vous ne pouvez pas vous permettre d'en perdre.
- Je sais, rétorqua sèchement Holmes. Sir Edward s'est suicidé et je vais vous le prouver Watson. Cocher, stoppez !

Le fiacre que nous avions repris devant le portail de Buckingham Palace s'arrêta. Baker Street était encore à quelques centaines de mètres en avant. Holmes descendit puis sans m'adresser un salut, il partit. La voiture reprit sa route pour finir enfin devant le 22I b. J'entrai dans l'appartement et rejoignis mon fauteuil. Là, je commençai à me torturer l'esprit sur cette affaire étrange et sur cette conviction de Holmes, trop fantaisiste à mon goût, et l'idée d'un échec de mon vieil ami m'apparut pour la première fois.
Plusieurs heures passèrent ainsi, midi sonna au loin. La faim me tourmenta l'estomac et au moment où j'allais appeler pour le déjeuner, Holmes réapparut. Il était couvert de boue et de poussière, ses mains étaient sales de terre, ses genoux et ses manches étaient déchirés, une de ses mains était blessée et saignait. Holmes s'assit en soupirant dans son fauteuil. Soudain, il se mit à rire avec aise pendant quelques minutes.
- Watson pour rien au monde je ne voudrais que Scotland Yard apprenne ce qui m'est arrivé cette matinée.
- Que s'est-il donc passé ? Qu'avez-vous fait à votre main ?
Il exhiba sa main, une magnifique estafilade en rayait le revers et saignait abondamment. En souriant Holmes se leva pour retirer son manteau déchiré.
- Si vous étiez allé vous promener ce matin près de Buckingham Palace, mon cher Watson, peut-être auriez-vous aperçu un gentleman en train d'escalader un lierre le long d'un mur. Plusieurs fois, j'ai glissé mais j'ai réussi à atteindre la fenêtre de Sir Edward. L'homme d'hier soir est réellement un acrobate.

Je pris ma trousse de médecin et commençai à soigner sa main. Quelques gouttes d'alcool et Holmes serra les dents sans rien dire, enfin un magnifique bandage entoura la blessure. Puis je sonnai pour le repas, mon compagnon devant être encore plus affamé que moi-même.
- Mon cher Holmes, vous n'avez pas passé quatre heures à grimper un lierre tout de même.
- Non, cela ne m'a pris que dix minutes, en revenant à Baker Street. J'ai passé ma matinée à Scotland Yard à éplucher les archives de la police. La police londonienne est vraiment mal organisée, rien à voir avec le système Bertillon. J'ai perdu un temps fou.
- Et qu'avez-vous découvert ?
- Hélas, rien que de vieilles choses sans importance.
Il se mit à fouiller frénétiquement les poches de son veston.
- Excepté ce papier qui parle d'une ancienne affaire que l'inspecteur Tenderley avait eu à résoudre. Tenderley est depuis longtemps à la retraite. Il a été l'inspecteur principal de Scotland Yard juste avant le duo Lestrade-Gregson. C'est un policier intelligent qui a passé quatre ans à courir après un seul homme. Mais nous en reparlerons à deux heures cet après-midi quand nous irons lui rendre une petite visite amicale.
Mon ami me tendit une feuille d'archive. Je la lus, c'était un rapport d'enquête assez peu conventionnel.

« Rapport 3722, Bureau de l'inspecteur Charles Tenderley »
Dans la matinée du 6 avril 1866, à huit heures et vingt-deux minutes, on a découvert le corps d'un homme égorgé dans Regents Park. Il a été identifié comme celui de John Spencer le meurtrier de la bijouterie "Le Diadème Royal", de Hyde Park et de la banque Somerset. J'ai effectué des recherches mais n'ai aucune piste pour le moment. Aucun témoin ne s'est présenté. Le criminel n'a pas encore été découvert.
Inspecteur Charles Tenderley »

- Qu'en pensez-vous Watson ?
- A vrai dire, je ne vois pas très bien ce que vient faire cette vieille histoire dans notre enquête.
- Au contraire, elle a tout à y voir si je ne me suis pas trompé. Je ne vous ai pas tout dit sur la vie de feu Sir Edward Harlyn. Passez-moi le dossier H derrière-vous, mon cher Watson.
Je m'exécutai. Il ouvrit de nouveau le livre poussiéreux, avec amour il tourna les pages, puis il me le présenta enfin. Je le pris et lus un compte-rendu détaillé de la vie de la victime de la main de Holmes lui-même. Ce dernier haussa les épaules devant mon regard interrogatif.
- Un jour, je pensais bien l'avoir soit comme client, victime, ou même comme adversaire. Lisez Watson !
« Sir Edward Charles Henry Harlyn, né à Huntingdon le 27 mars I848. Est issu de la vieille noblesse, des parents assez riches grâce à des mines importantes en Afrique. Brillantes études à Cambridge mais on dénote un comportement répréhensible. Sir Edward était connu dans l'université comme un violent, un homme dangereux, dont il fallait se méfier.
1864 : Affaire Gabrielle Harker. Une jeune fille violentée par Sir Edward, sous le coup de l'alcool, lors d'une fête d'étudiants. Plusieurs témoins de bonne foi. Scandale évité à la demande expresse des parents. »
- Holmes, est-ce vrai ?
- Watson, je vous en prie. Toutes mes informations sont vérifiées et exactes, fit Holmes pincé.
- Pardon. Je continue :
« Fait étrange : la jeune fille a été retrouvée morte, violée et étranglée, dans les bois quelque temps après son agression. Sir Edward avait un alibi. Conclusion : meurtre commis par un ou plusieurs inconnus. Pression des parents sur l'enquête. »
- Comment pouvez-vous savoir tout cela ?
- Quand je vous affirme que mes dossiers comportent de la dynamite. Il ne faudrait pas que Charles-Auguste Milverton mette la main dessus. Continuez Watson !
« 1869 : Les parents de Sir Edward meurent dans un étrange accident de fiacre. Sir Edward hérite et rembourse ses dettes de jeu. »
- Comment sont-ils morts ?
- Un accident de fiacre en rase campagne. Aucun danger sur la route. Mais le cocher a été retrouvé lui aussi égorgé. Sir Edward a affirmé ne rien savoir. Puis l'affaire a été elle aussi étouffée. Si nous revenions sur le contexte précédant l'accident, vous serez intéressé d'apprendre que Sir Edward vivait toujours à Cambridge mais que ses parents refusaient de l'aider financièrement. Ils voulaient lui apprendre à gérer son budget universitaire, ils en avaient assez de le voir débourser des sommes folles au jeu. Leur mort est arrivée juste à temps pour lui, il venait de perdre beaucoup d'argent et devait rembourser de très grosses dettes. Si cette manne n'était pas tombée providentiellement, il aurait été obligé de quitter l'école. Ainsi il eut la chance de pouvoir enterrer ses malheureux parents et d'hériter plus rapidement.
- La chance d'enterrer ses parents ! Vous avez de ces expressions Holmes, fis-je choqué.
- Lisez Watson !
En grommelant avec humeur, je repris ma lecture :
« 1875 : Entrée en politique de Sir Edward en tant que secrétaire d'Etat avec l'aide d'un ami intime de la famille Harlyn : Sir Thomas Andrew Morrison. Sir Thomas a décidé de se charger de cet enfant, mais il mourut peu de temps après d'une attaque cardiaque.
Perplexité du médecin de famille : Sir Thomas n'a jamais eu de problème de coeur de toute sa vie, dossier médical personnel de Sir Thomas à l'appui.
Sir Edward resta secrétaire d'Etat, puis il devint ensuite un grand politicien. Etant entré sous le patronage de Sir Thomas Morrison, il fut choisi comme ministre des Affaires Etrangères quelques années plus tard. »
- Holmes, c'est réellement incroyable. Mais comment se fait-il que Sir Edward ne fut jamais inquiété pour toutes ces affaires ?
- La famille Harlyn est ancienne et riche.
- Tout de même, j'ai du mal à y croire. Tant de coïncidences, tant de crimes. Pourquoi tuer Sir Thomas ?
- Je pense que ce brave homme a dû apprendre quelque chose sur le compte de Sir Edward qui a poussé ce dernier à agir avec la plus extrême fermeté à l'encontre de Sir Thomas. Mais ce ne sont que des suppositions, je n'ai aucun indice dans cette affaire.
- Et après ?
- Après la mort de Sir Thomas, Sir Edward a cessé toutes actions subversives. Mais je dois vous avouer mon cher Watson que j'ai tremblé lorsque j'ai appris son accession au poste de Ministre des Affaires Etrangères.
- Pourquoi n'avez-vous rien dit ?
- Il était trop tard. Qui m'aurait cru ? Et qui sait ? Il est peut-être réellement innocent. De plus les années ont passé et Sir Edward est resté à son poste dans plusieurs gouvernements. Il a réglé diverses affaires très délicates avec brio. J'ai cessé de m'intéresser à lui avec autant d'attention...jusqu'à sa mort.

Je refermai le livre d'un geste brusque. Il fallait revenir au présent.
- Tout ceci est très intéressant Holmes, mais Sir Edward, malgré ses défauts, n'a pas été accusé de meurtre. Que tenez-vous à faire maintenant ?
Il s'assit dans son fauteuil, l'air sombre et pendant une heure m'ignora superbement. Mme Hudson vint débarrasser la table sans bruit, Holmes regarda soudain sa montre, se leva, se changea et enfila un autre manteau.
- Watson, il est une heure et quarante-cinq minutes, nous devons aller chez ce cher monsieur Tenderley qui doit commencer à nous attendre.
Je m'habillai et le suivis sans mot dire.

Nous prîmes un cab et dix minutes plus tard, une vieille dame nous fit entrer dans un petit salon simple à l'intérieur d'une maison aussi simple et banale. Un homme un peu gros qui se tenait à une canne vint nous rejoindre en boitillant. Il nous sourit derrière une barbe noire très touffue.
- Ha ! M. Holmes ! Et voici le docteur Watson !
Il me serra la main avec une vigueur dont je ne l'aurais pas cru capable.
- Asseyez-vous messieurs. Veuillez pardonner cette canne mais une crise de rhumatisme diminue de beaucoup un homme. Alors monsieur le détective que peut un pauvre estropié pour vous être agréable ?
- J'aimerai seulement, M. Tenderley, que vous nous parliez de John Spencer.
L'ex-inspecteur de Scotland Yard eut soudain un éclair de haine propre dans le regard. Un étrange sourire apparut au milieu de sa barbe.
- John Spencer, eh ? Quatre ans à courir après dans tout Londres. C'était un sacré cambrioleur ce Spencer. Il commit des vols incroyables par leur hardiesse, une fois les diamants de la comtesse Landherty envolés devant une équipe de vingt policiers aguerris, une autre fois des tableaux d'une valeur inestimable chez un riche collectionneur alors que j'étais chargé personnellement de la surveillance.
- Il vous prévenait de ses forfaits ? m'enquis-je assez surpris.
- Bien entendu, c'est là que résidait l'intérêt de ces vols pour lui. Il envoyait des messages aux victimes qui nous appelaient à la rescousse. Mais je n'arrivais pas à le coincer.
Tenderley se tut, contemplant sa canne avec tristesse.
- Puis un jour, Spencer devint fou, il se mit à assassiner ses victimes avec hargne. Du travail de boucher. Alors j'ai continué à le contrer mais c'était devenu une affaire personnelle. Sans résultats. Spencer a continué à tuer, à voler mais sans cet esprit qui avait fait mon admiration. Il a commis des vols moins spectaculaires mais plus lucratifs, assassinats de riches notables, attaques de bijouteries. Enfin on l'a retrouvé dans Regents Park égorgé. Je voulais enquêter mais mes supérieurs m'ont mis à la retraite anticipée. Pourtant j'aurais bien voulu connaître le nom de celui qui l'a abattu.

Holmes se mit à réfléchir intensément en observant le visage de notre hôte.
- Comment pouvez-vous être sûr que c'était toujours Spencer qui commettait ces crimes horribles ? Vous l'avez revu après sa déchéance ?
- Non, mais comme Spencer avait l'habitude, humiliante pour la police et pour moi, de prévenir ses victimes, nous pouvons être certains qu'il s'agissait toujours du même criminel.
Tenderley se leva lourdement de son fauteuil et, en boitant de plus en plus, il s'approcha d'une commode de bois sombre, ouvrit l'un des tiroirs et en sortit une liasse de papier en tous genres. Après plusieurs minutes de recherches infructueuses, il nous tendit un petit morceau de papier épais de couleur claire où distinctement on pouvait lire en caractères manuscrits d'une belle écriture ferme :

" Monsieur,
J'ai le regret de vous informer de votre prochain cambriolage, le 19 de ce mois.
Bien à vous,
John Spencer "

- Puis-je le conserver quelques temps ?
- Bien entendu M. Holmes mais je ne vois pas en quoi cela peut vous servir. Souhaitez-vous reprendre cette vieille affaire ?
Holmes sourit et fit disparaître le billet dans sa poche.
- Sait-on jamais ? Donc vous ne l'avez jamais revu jusqu'à sa mort ?
- Jamais ! J'étais fâché de le voir se livrer à de telles extrémités envers ses victimes. Lui, que j'avais admiré pour son génie, il violait les jeunes filles avant de les tuer.
Holmes leva les yeux puis en toussant légèrement, demanda :
- Vous en êtes sûr ?
- Oui. Notre médecin légiste, encore à Scotland Yard d'ailleurs, a été formel.
- Combien de cas de viols avez-vous eu ?
- Trois, si mes souvenirs ne me trompent pas. Des gamines de seize ans, vous vous rendez compte ?
Le détective éluda la question et reprit son interrogatoire.
- Il n'y a jamais eu de témoins à Regents Park ce soir-là ?
- Bien sûr que non ! C'est un jeune garçon qui est venu nous informer de sa macabre découverte.
- Vous souvenez vous de ce témoin ?
- Oh, un jeune homme. Mais je ne me souviens plus de son nom. C'est si vieux, tout cela.
Holmes eut un charmant sourire avant de clore la conversation.
- Bien, merci M. Tenderley. Nous n'allons pas abuser de votre temps plus longtemps.
Nous nous levâmes pour sortir et Tenderley nous raccompagna jusqu'à la porte.
- Quand, M. Holmes, allez-vous essayer de remplacer cet imbécile de Lestrade ?
- Je ne suis pas assez qualifié pour entrer à Scotland Yard, sourit-il modestement. Au revoir.
- Dommage, car vous auriez fait l'un des meilleurs inspecteurs que nous aurions eu.
La porte se referma et Holmes se frotta les mains avec joie.
- Ce cher inspecteur a été très intéressant, n'est-ce pas Watson ?
- Je ne comprends rien à cette histoire, Holmes. Que vient faire ce Spencer ici ?
- Patience Watson, patience. Tout d'abord, je veux aller voir Mycroft.

De nouveau, nous prîmes un fiacre et quelques minutes plus tard, un vieux majordome grave et en livrée, dont la paire de favoris blancs augmentaient encore l'aspect vétuste et vénérable, nous amena d'un pas lent et majestueux auprès du frère de Sherlock Holmes. Celui-ci se tenait tranquillement dans un fauteuil, un cigare de la Jamaïque aux lèvres. En nous apercevant, son regard fut parcouru par un rapide éclair de joie puis, avec la froideur de son frère, il nous souhaita le bonjour et nous désigna de confortables fauteuils recouverts de velours rouge.
- Sherlock, que viens-tu donc chercher avec ce cher docteur Watson ?
- Divers renseignements mon cher Mycroft. Tu es au courant de tant de choses étranges avec ce Club Diogène, n'est-ce pas ?
Mycroft plissa les yeux à la manière de son frère, puis soupira :
- Très bien, que veux-tu savoir Sherlock ?
Holmes se pencha en avant et croisa ses longues mains entre ses jambes repliées.
- Tu te souviens certainement de l'inspecteur Tenderley et de John Spencer ?
Mycroft Holmes resta quelques instants muet en retirant la cendre de son cigare. A son tour, Holmes se prépara sa pipe, je suivis le mouvement et allumai une cigarette. Mycroft répondit enfin, d'une voix lente et posée :
- Oui, je m'en souviens. Pourquoi cette question ? Mon cher, l'affaire est close.
- En effet, mais sais-tu que Sir Edward est mort cette nuit ?
Mycroft est, à la différence de son frère, un piètre comédien, il eut du mal à paraître étonné, nous ne fûmes pas dupes.
- Bien, tes yeux m'ont appris que tu étais au courant. Cela ne m'étonne pas, ton devoir au sein de ce club est de savoir tout, n'est-ce pas mon cher Mycroft ?
Mycroft lança un regard flamboyant sur Holmes qui souffla la fumée de sa pipe.
- D'accord, je sais. Et toi es-tu au courant des lettres anonymes, mon cher frère ?
- Bien sûr, et je sais aussi qu'il a exigé ta protection.
Je sursautai sous le coup de la surprise. Des lettres anonymes ? Mycroft se mit à sourire joyeusement et dit avec fierté :
- Ha, mon cher Sherlock, là tu me fais plaisir, tu es l'une des personnes les plus éblouissantes qui soit. Tu avais songé à moi dès le début, n'est-ce pas ?

Holmes détourna son regard des extraordinaires yeux gris pénétrants de son frère puis répondit en observant ses chaussures, que son escalade matinale avait abîmées.
- Oui cette histoire de dossiers à récupérer de nuit à Buckingham Palace m'a semblé tellement invraisemblable, j'ai soupçonné un rendez-vous nocturne. Je suis allé examiner l'appartement de Sir Edward pour en apprendre plus.
- Là, je comprends mieux.
- En fait je n'y ai trouvé que le carnet d'adresses de notre victime et quelques papiers révélant une certaine correspondance avec le secrétaire du Premier Ministre sur le quartier de Whitechapel. Dans ce carnet, il y avait ton adresse et la mention : " Digne de confiance ". Le reste n'est que logique, tu en conviendras.
- J'en conviens, répéta Mycroft.
- Pardonnez-moi, mais je n'en conviens pas du tout personnellement, risquai-je.
- Watson, mon frère est connu dans les milieux hauts placés comme une personne discrète et diligente pour régler certaines affaires délicates. Des affaires si compromettantes qu'on préfère se tourner vers un inconnu du grand public plutôt que vers moi dont le nom joui d'une belle publicité.
- Mais de quelles affaires s'agit-il Holmes ? repris-je impatienté par le ton doctoral qu'il prenait.
- Des histoires de chantage, des lettres de menaces.
- Sir Edward était victime d'un maître-chanteur !?
- Il semblerait mon cher ami. Je suis donc venu demander des précisions à mon frère.
Holmes reporta ses yeux sur son frère et un sourire apparut sur ses lèvres fines.
- Au fait Sherlock, pourquoi as-tu été voir Tenderley ? rétorqua Mycroft.
- Tu me fais surveiller ? C'est indigne de toi Mycroft.
- Tu trouves qu'escalader un lierre en plein jour est digne du détective que tu es, mon cher Sherlock ? Oui, je t'ai fait surveiller dès que j'ai appris que Lestrade t'avait engagé. Je dois avouer que cela m'a vraiment déplu.
- Oui, je m'en doute, c'est ton enquête personnelle.
- C'est cela. Et en tant qu'enquêteur officieux sur cette affaire, il n'y a pas de place pour nos deux cerveaux. Sherlock, je dois te demander de bien vouloir abandonner et de rentrer tranquillement dans ton Baker Street.
Ce fut à Holmes de rester muet, il souffla quelques remarquables ronds de fumée.
- Mycroft tu oses me forcer à débarrasser le plancher ?
- J'essayais d'exprimer cette idée le plus délicatement possible mais je peux également employer cette expression triviale. Cette enquête ne te revient pas Sherlock, c'est un...secret d'état. Tu ne dois pas le violer, toi et ton collaborateur.
Je frémis et l'observai avec stupéfaction.
- Un secret d'état ? Qui êtes-vous donc pour parler de secret d'état ?

Holmes haussa les épaules et murmura d'une voix rauque :
- Le docteur Watson a une bonne plume, je pourrais songer à lui offrir le compte-rendu détaillé de ce qui se passe dans ce club si intéressant avec ces clients si...secrets.
Mycroft haussa l'un de ses sourcils broussailleux d'un air de défi, puis en poussant un petit rire forcé, il s'exclama :
- Tu as découvert cela tout seul ?
Holmes répondit avec un calme déconcertant :
- Tout seul comme tu dis. Ainsi tu ne veux toujours rien me révéler et souhaites me décharger de l'affaire. Je ne peux pas enquêter ?
Mycroft leva les mains dans un geste apaisant et dit d'une voix plus douce :
- Du calme Sherlock. Là, tu viens de marquer un joli coup. J'accepte une enquête discrète, mais je te préviens que vous venez de vous embarquer dans une histoire dangereuse. Mon cher docteur Watson, me dit-il tout à coup, vous auriez mieux fait de vous briser une jambe plutôt que de rencontrer mon frère.
Je répliquai énergiquement, ce qui étonna les deux frères :
- Et que ferais-je sans Sherlock Holmes, mon cher ?
Il se tourna vers moi et m'observa avec une pitié manifeste :
- Sûrement mieux que de risquer votre vie inutilement.
Holmes coupa avec impatience :
- Alors Mycroft, que sais-tu de notre affaire ?
- Hé bien. Il s'agit en réalité de lettres de menaces que recevait depuis quelques temps Sir Edward. Mais notre ministre n'était pas homme à craindre de ridicules lettres, il s'en désintéressa jusqu'au jour où l'une d'elles lui fit plus peur que les autres. On lui annonçait la mort prochaine de Sa Majesté la Reine avec des détails précis de son emploi du temps personnel. Pris de panique, il réussit à convaincre la Reine de partir se reposer dans son palais de Balmoral, en Ecosse. Ensuite le ministre m'a contacté et j'ai eu toutes les peines du monde à le persuader d'aller rejoindre la Reine. Il a d'abord refusé puis a décidé de partir plus tard mais il s'est fait assassiner, hier dans la nuit.
- Faux Mycroft. Il s'est suicidé.

Mycroft regarda un moment son frère pour tenter d'apercevoir une quelconque marque d'ironie sur son visage, mais Holmes haussa juste un sourcil.
- Tu le crois vraiment ? Pourquoi se serait-il suicidé ?
- Te souviens-tu de John Spencer ? rétorqua Holmes, ignorant superbement la question.
- Tu m'as déjà posé la question, oui, je me souviens, mais cela n'a rien à voir avec notre affaire.
- Deuxième erreur. Il va vraiment te falloir réviser l'histoire du crime des trente dernières années.
Mycroft Holmes hocha la tête d'un air agacé.
- Je n'ai que faire des faits divers de bas étages Sherlock. Si tu n'as rien de plus concret, nous allons cesser là cette conversation.
Holmes se leva en poussant un long soupir, il marcha quelques mètres en direction de la porte. J'allai l'imiter lorsque le détective jeta, l'air de rien.
- Pourtant si j'étais toi, je me demanderai ce que Sir Edward faisait cette nuit-là à errer dans Regents Park, le soir du meurtre de John Spencer.
Le visage de Mycroft, si impassible, fut cependant saisi. Holmes venait de marquer un point. Ce dernier revint se poster devant son frère, les mains dans les poches, un sourire ironique aux lèvres.
- L'inspecteur Tenderley a été bien ridicule de me cacher ce détail significatif. Mais je ne suis pas détective pour rien, j'ai retrouvé la déposition de notre témoin au-dessus de tous soupçons.
- Diable. Si tu as raison Sherlock, l'affaire change de nature !
- Mycroft, j'ai raison, Sir Edward faisait partie de la bande. Spencer a été utilisé pour enrichir les meurtriers, puis quand il ne leur a plus servi ou qu'il était devenu trop dangereux pour eux, ils l'ont abattu. Sir Edward était complice.
- C'est très plausible Sherlock mais c'est impensable.
- Sir Edward n'avait plus d'argent, or après cette affaire de Regents Park trois cent mille livres sterling sont apparus sur son compte en banque. Il a parlé d'héritage de famille. Tout le monde l'a cru, j'ai continué mes recherches dans les archives et n'ai trouvé aucune trace d'héritage. Ce ne sont pas des preuves ?
- Non Sherlock, ce ne sont que des suppositions.
- Et que penses-tu des assassinats de Sir Thomas Morrison et des parents de Sir Edward ?

Mycroft se calma subitement pour murmurer d'un air lointain :
- Là Sherlock, si tu trouves des preuves sur ces affaires, tu auras gagné. Il est possible que ces vieilles affaires aient rattrapé Sir Edward et l'aient poussé à mettre fin à ses jours. Mais il me faut des faits précis.
Sherlock Holmes s'apaisa et respira profondément :
- Tu n'as rien découvert sur les lettres ?
Mycroft renifla avec dédain.
- Oh si. Tu te figures peut-être que j'ai attendu ton arrivée pour me livrer à une enquête. Dès que je fus sur l'affaire, j'entrepris de nombreuses investigations avec la police. Le superintendant de Scotland Yard m'a fourni une équipe de policiers qui travaillent sous mes ordres. Une vraie fouille dans les règles de l'art. Sir Edward recevait ses lettres par la poste, je fis donc surveiller toutes les postes de Londres pendant plusieurs jours. Rien ! Le bonhomme est rusé, aussi rusé que toi et moi. Il change de quartiers pour envoyer ses missives, il se déguise tel que tu sais le faire, il se fait discret, venant au moment où l'affluence est à son comble. Aucune piste sérieuse. Et connais-tu la meilleure, mon cher Sherlock ?

Mycroft avait prononcé ces derniers mots avec une fureur mal contenue qui me surprit venant d'un homme aussi calme et posé que peut l'être Mycroft Holmes. Son frère secoua la tête tout en vidant le tabac froid de sa pipe dans un cendrier. Mycroft ricana et s'écria rageusement en faisant de grands gestes :
- Dès qu'il sut, par je ne sais quels moyens, que la police et moi-même étions sur ses traces, il eut l'audace de m'écrire des messages dans les postes où il envoyait ses lettres. Le postier me les remettait en expliquant que c'était de la part d'un ami, ou d'une amie selon le déguisement. L'employé me reconnaissait car notre homme lui donnait un signalement précis de ma personne, jusqu'à la couleur de ma veste. J'ai ainsi six billets du criminel.
Holmes demanda en souriant :
- Quels genres de billets ?
Mycroft bondit de son siège avec une vitalité qui m'étonna et s'empara d'un dossier de cuir vert foncé d'où il extirpa six petits bouts de papiers. Il nous les tendit avec un grognement de mépris. Holmes lut le premier à haute voix :

" Poste de Park Road,
Bonjour mon cher Mycroft ! Comment va ? Je te souhaite beaucoup de plaisir pour ma recherche mais comme tu vois tu ne m'as pas encore trouvé. A la prochaine poste !
Un Ami Intime de M. Mycroft Holmes. "

Holmes et moi, nous nous regardâmes un instant pour brusquement éclater d'un fou rire irrépressible. Mycroft écrasa son cigare dans le cendrier en soupirant, ses doigts frappaient le bras de son fauteuil avec colère. Enfin, il s'exclama :
- Je ne vois pas ce qui peut vous fait rire. C'est très sérieux.
Holmes lui répondit en pouffant encore de rire :
- Oui, en effet. Je vais emporter l'un de ses charmants messages poétiques pour en étudier l'écriture. Au fait Mycroft, continues-tu de faire garder les postes ?
- Je pense continuer. Même si Sir Edward est mort, notre criminel peut commettre une bévue et nous fournir une piste.
- Mais pourquoi ne pas avoir arrêté toutes les personnes qui pénétraient dans les postes et les interroger ? risquai-je.
- Vous imaginez Watson sur plus de quatre millions d'habitants, le nombre de personnes susceptibles d'aller déposer du courrier dans la même journée ? Le travail que cela représenterait de toutes les interroger ?
- Et le temps perdu ? coupa Mycroft. J'ai préféré faire surveiller les postes et suivre les personnes douteuses.
- Et le courrier ? Il ne doit pas y avoir tant de lettres adressées au ministre des Affaires Etrangères.
- Ce n'est pas le voyage du courrier qui m'intéresse, c'est celui qui le dépose. Ah, les postiers m'ont fourni des signalements différents à chaque rencontre. Ils l'ont bien examiné mon suspect. Un jour c'est une jeune femme blonde en robe rose, le lendemain un gentleman habillé sobrement portant barbe et monocle.
- Vous ne les avez pas fait suivre ? repris-je.
- Bien entendu docteur Watson. Mais notre homme est habile. Jusque-là, il a semé tous ses poursuivants.
- Donc nous pouvons en déduire que c'est un sportif, sourit Holmes.
- Dommage que je ne sois pas capable de le poursuivre moi-même, grogna Mycroft.
- As-tu une idée sur la façon qu'utilise notre homme pour être au courant du moindre de tes agissements ?
- J'aurai aimé que tu évites cette question. Il est certain qu'il connaît quelqu'un à Scotland Yard car il a esquivé habilement le moindre de nos pièges.
- Quels pièges ? demandai-je.
- Des policiers en civil se tenaient dans chaque poste en se comportant comme tous les autres clients pour essayer de recueillir des informations mais en vain.

Holmes parcourut pour lui-même les autres messages puis en riant doucement, il les rendit à Mycroft. Enfin il se leva et se rhabilla.
- Mon cher Mycroft, continue tes recherches et si l'envie t'en prend, viens à Baker Street. Je me ferais un plaisir de comparer nos résultats.
Mycroft se leva lentement tandis que Holmes saisissait la poignée de la porte.
- Veux-tu dire que tu me lances le défi de découvrir notre homme avant toi ?
Holmes lui lança un regard provocateur et répondit avec la plus grande gravité :
- Oui.
- Eh bien, nous verrons enfin qui des deux Holmes est le plus grand détective d'Angleterre !
- Oui, nous verrons, reprit Holmes d'un air pensif. Je t'emprunte quelques exemplaires de lettres anonymes. Au plaisir de te revoir.
- Au revoir Sherlock. Au revoir docteur. Bonne chance !
Et nous repartîmes dans la rue animée. Holmes héla un fiacre. A l'intérieur, je laissai éclater mon indignation.
- Vous n'avez pas honte de vous conduire comme deux gamins, vous et votre frère ? Avec ce défi ridicule, vous êtes pitoyables. Ce n'est pas une simple partie d'échec ! N'oubliez pas que cette affaire est plus que grave et voici les deux plus grands cerveaux de ce pays qui se lancent dans cette enquête comme des chiens sur un parcours d'obstacles. Se battre pour être les plus forts, c'est complètement idiot et puéril. Avez-vous déjà oublié ce pauvre Sir Edward ? Vous n'avez que cinq jours et l'un s'est déjà écoulé de moitié. Holmes, répondez-moi, je vous prie!

Il était assis tranquillement, sa pipe éteinte aux lèvres et il avait écouté paisiblement mes remontrances sans sourciller, sans bouger ne serait-ce qu'un doigt. J'étais si surpris par son apathie que je ne trouvai plus rien à ajouter. Le silence retomba tandis que j'observais cet homme si étonnant, si déroutant. Après quelques minutes d'un mutisme pesant, Holmes daigna me répondre, enfin :
- Je sais que c'est une action puérile, indigne pour des hommes de notre âge et de notre situation et surtout déplacée dans une affaire aussi urgente et grave que celle-ci. Mais j'ai mes raisons personnelles.
Je m'écriai complètement stupéfait par sa réponse :
- Des raisons personnelles ? Vous ?
Il me lança un regard lourd de reproches.
- Des raisons personnelles. C'est tout.
Et Sherlock Holmes s'enferma dans un silence plein de ressentiment. Je n'osai pas le briser de peur de provoquer son courroux.