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Sherlock Holmes Stories (Music Blog)

Avant de rencontrer le Dr Watson, Sherlock Hol...

    Fermeture définitive du blog... Ce serait cool de la part de Skyrock de ne pas le supprimer à cause de son inactivité, merci ! (21/11/2016)

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Le secret des alchimistes bleus 06/08/2013

Le secret des alchimistes bleus

Le secret des alchimistes bleus

 
Monday, 16th March 1867

Je jouais de mon violon avec Watson debout en face de moi et qui regardait crépiter le feu dans l'âtre de la cheminée lorsqu'un bruit près de la porte survint. Je bondis vers celle-ci et l'ouvris mais personne ... par terre un papier que je ramassai. Dessus, des lettres en caractère d'imprimerie se détachaient mais pas d'indices révélant l'identité de ce mystérieux porteur. Il était écrit :

Si vous voulez avoir des informations sur le secret de Rosatesta, rendez-vous à minuit dans les docks en face du hangar n°3.

Et bien Watson, qu'en pensez-vous ? Faut-il s'y rendre ? Mon ami me répondit positivement en hochant la tête. Parfait, avec ce temps, je doutais de recevoir des clients et l'énigme de la pierre philosophale me turlupinait l'esprit depuis un bon moment. Voilà une bonne occasion pour la résoudre.

Nous nous mîmes en route pour le port vers 23 heures afin de repérer les lieux avant l'arrivée de l'informateur. Ce fameux hangar avait contenu des vivres mais aujourd'hui il était vide.
Minuit sonne ... une ombre apparaît en face de nous. Elle tenait un paquet sous le bras. Ce personnage était un homme à large carrure, portant un masque et habillé de vêtements bleu foncé. Il ressemblait à un alchimiste du 17ème siècle. Sans un mot, il nous tendit le paquet et disparut...
De retour à Baker Street, nous ouvrîmes le colis. Il contenait un livre sur les alchimistes bleus, une énigme inachevée et une lettre. Que de mystère !

L'énigme avait été écrite en ayant mis les mots dans un certain ordre. Elle donnait ceci :

Une foi
Hate mur mis
Emin alch
Un messag ra donné au
Reto solst té
En ce li coule le tem


"Mais ça n'a pas de sens" me répondit mon ami. J'étais absorbé dans mes pensées lorsque Watson lu la lettre à voix haute :
"Cher ami, vous avez dans le passé, résolu une de vos plus belles enquêtes en m'y aidant. Voici ma manière de vous récompenser. J'ai appris que les expériences scientifiques vous passionnaient et je me suis mis dans l'idée de vous apporter une piste sur le plus ancien fondateur de la société des alchimistes bleus dont je fais partie. Cette énigme, notre secte y travaille depuis des années afin de percer ce secret mais rien n'y fait. Alors, en espérant que vous y trouviez la solution, je vous salue vous et votre ami le Dr Watson."
"Qu'en pensez-vous Holmes ?" me demanda-t-il. "Voilà une occasion pour mettre mes neurones en activité" lui répondis-je. "Mais il est tard. Une excellente nuit serait le mieux pour attaquer ce problème demain..."

Tuesday, 17th March 1867

Je me levai de très bonne heure en sachant que Watson dormait toujours. Mme Hudson m'avait préparé deux ½ufs sur le plat que j'avalai de très bon appétit. Je me dirigeais vers le salon afin de prendre connaissance du livre sur la vie de Rosatesta. Une page retint mon attention : Rosatesta, alchimiste du XVIIe siècle, était sur le point de découvrir la pierre philosophale. Il fonda une société dite des alchimistes bleus justement pour continuer ses recherches. Puis les temps se firent durs pour les sociétés secrètes, et les alchimistes bleus, persécutés en Europe, s'enfuirent en Amérique. Leurs descendants continuent de se réunir dans l'unique but de trouver la mythique pierre philosophale.

Mon aide-mémoire m'appris qu'ils croyaient à l'existence d'un élément inconnu commun à tous, duquel dérivaient les quatre éléments découverts par les Anciens. Cet élément, l'alkahest, serait la pierre philosophale, la médecine universelle, le solvant irrésistible qui transmutait les métaux inférieurs en or. Cette pierre est décrite comme un composé très dense, de couleur rouge rubis, liquide à l'état de grande pureté, et luminescent. Mais ces caractéristiques restent douteuses.

Mon ami me rejoignit et je le mis au courant de mes dernières trouvailles. Il disait que la clé se trouvait dans l'énigme. Alors pendant tout l'avant-midi et durant toute l'après-midi, nous travaillâmes sur ce bout de parchemin. Les mots entiers apparaissaient enfin et, à la nuit tombée, je pus enfin lire le texte constitué. Il disait :

Une fois tous les trois cents ans
Hâtez-vous vers ces murs amis
Éminents alchimistes bleus
Un message sera donné au
Retour du solstice d'été
En ce lieu où s'écoule le temps


Mais quel est ce lieu mentionné ? Je repris mon livre et lu que Rosatesta avait trouvé refuge au château du lettré écossais Ekol. La voilà, la solution ! Le château d'Ekol ! Le message parlait de "murs amis" : il ne peut s'agir que de ce château. Tous les trois cents ans, au solstice d'été... c'est pour demain ! Je pris mon pardessus et lança à Watson : "En route pour l'Ecosse !"

Wednesday, 18th March 1867

Nous avions pris le premier fiacre qui passait devant Bakerstreet et étions en route pour le château de l'écossais Ekol. Le trajet semblait interminable dans la nuit. J'avais demandé au cocher la durée du trajet et il m'avait répondu : "Trois heures de route Mr Holmes." Comme les cahots du chemin m'empêchaient de dormir, je pris l'énigme en déduisant l'endroit précis où il faudra chercher. Sans succès. L'aube pointait le bout de son nez lorsque nous arrivâmes en vue du château. Il était situé au bord d'un précipice donnant sur la mer et était en parfait état de conservation malgré ses nombreuses fissures. Le fiacre nous déposa et repartit.
 
La porte n'offrit aucune résistance et nous entrâmes dans le château. Les couloirs étaient lugubres et Watson ne put s'empêcher d'avoir un frisson. Des torches ayant servi se trouvaient de part et d'autre du couloir principal. Je décidai d'en allumer deux, une pour mon ami et l'autre pour moi. Nous avançâmes tout en découvrant les portraits des fondateurs de la secte qui ornaient les murs. Ils semblaient nous suivre du regard. Arrivés à un escalier, nous montâmes à l'étage supérieur et débouchâmes dans le salon. Il était très vaste. Au centre se trouvait une énorme pendule qui continuait de se balancer malgré l'état d'abandon très avancé du château. Étrange, tout cela...
 
Une énorme pendule, c'est ce qu'on cherchait ! Watson, souvenez-vous de la phrase reconstruite : "En ce lieu où s'écoule le temps". Les alchimistes ont probablement voulu parler de la pièce à l'horloge ! "Déduction exacte Mr Holmes, vous êtes vraiment très fort" prononça une voix derrière nous. Nous nous retournâmes et les descendants des alchimistes bleus se trouvaient au complet en face de nous. "Où est le message de Rosatesta ?" nous demanda celui qui semblait être le chef. Je lui répondis que nous ne l'avions pas encore trouvé. La situation semblait s'aggraver. Il reprit : "Nous vous avons suivi jusqu'ici en espérant trouver la solution, alors dites-nous ce que vous savez !"
 
Au moment où nous allions répondre, un rire strident s'éleva dans toute la salle. Au dessus de l'horloge se trouvait un balcon où un fantôme noir était apparu. "Je suis le spectre de Rosatesta" dit-il. Les alchimistes répliquèrent : "Le messager. Maître, nous vous attendions." Il reprit de plus belle : "Ha, ah ! Jamais je ne m'étais autant amusé ! Depuis 300 ans, des tas de gens se sont creusés la cervelle à la poursuite d'une chimère : la pierre philosophale ! Je ne l'ai jamais trouvée car elle n'a jamais existé !" Les alchimistes se concertèrent entre eux : "Alors, nous nous sommes réunis pour rien, comme nos aïeux ?" Le fantôme leur répondit : "Ne le prenez pas au tragique ! Au fond, grâce à moi, vous avez vécu avec un rêve fantastique ! Je dois vous quitter, adieu !"

Les alchimistes étaient très déçus par ce que j'appellerais une mise en scène grotesque pour décourager les curieux. Mais ils y croyaient à cette supercherie. Parmi eux, je reconnu notre porteur de message qui venait vers mon ami et moi afin de nous féliciter et de l'excuser pour l'excès d'humeur de son comparse. Ils repartirent aussi mystérieusement qu'ils étaient venus. De nouveau seuls, je cherchais à trouver l'identité du faux sceptre. Watson me demanda pourquoi nous restions dans le château. Je lui expliquai que j'avais trouvé l'heure du rendez-vous en ayant noté que les premières lettres de chaque vers de l'énigme donnaient les mots : "Une heure".
 
A ce moment, la pendule sonna une heure mais rien ne se passa. Une idée me vint à l'esprit. Lors d'une de mes précédentes enquêtes, le secret était caché dans l'ombre projetée par un objet. "Ce pourrait être une idée Holmes" me répondit Watson. Mais quel objet Rosatesta aurait-il voulu indiquer ? "Le balancier ?" me suggéra mon ami. "Excellent Watson, vous avez évolué dans vos suppositions. Cependant je vous corrige. Ce sera plus précisément le point que l'ombre du balancier va toucher." Le docteur était étonné par cette déduction et me questionna : "Comment savez-vous cela Holmes ?" "Élémentaire mon cher Watson, le balancier indique une pierre d'une autre couleur." Il y avait effectivement un trou qui contenait un message... blanc ! Normal puisqu'un alchimiste n'écrit pas avec n'importe quelle encre. L'encre sympathique, elle, n'est rendue visible qu'à une source de chaleur. Nous nous empressâmes de découvrir enfin le secret tant recherché en l'approchant d'une bougie. Les mots commençaient à apparaître...

Que le lecteur me pardonne si je ne lui révèle pas le secret mais il était de mon devoir de le donner aux principaux intéressés : les alchimistes bleus. Ce que je fis le plus rapidement que possible. Un dernier mot toujours pour le lecteur : cette histoire ne figure pas dans les enquêtes retranscrites par mon ami le docteur Watson car ce fut une inédite, sans importance et qui, par ma bonne volonté, ne donna pas de réponse au mystère de la pierre philosophale. Si vous voulez absolument savoir, demandez aux alchimistes bleus. Ils sauront vous répondre... si vous en trouvez un !
 
Sherlock Holmes 

Mystères aux "Jardins du Kent" 13/08/2013

Mystères aux "Jardins du Kent"

Mystères aux "Jardins du Kent"

Thursday, 2nd August 1868

Watson avait quitté Baker Street très tôt dans la matinée, appelé par le devoir du métier qu'il exerçait, c'est-à-dire la médecine. Je me prélassais devant le feu en fumant ma pipe lorsque John le postier vint m'apporter le courrier. « Télégramme pour vous Mr Holmes » dit-il. Je lui donnai un pourboire et il se retira. Le télégramme provenait de la région du Kent et disait :

Mr Holmes, vous qui êtes un fin limier, venez au plus vite au manoir du Kent, des choses étranges s'y déroulent. On veut faire fuir mes clients.
Pandhi Hampton, propriétaire du manoir.

« Enfin une occasion intéressante de mettre à nouveau mon talent au service des autres » me dis-je. Pendant toute l'après-midi, je me renseignai sur la région et autres en attendant le retour de mon ami. Huit heures sonna lorsqu'il eut fini sa tournée. Je le mis au courant de l'affaire et sans hésiter, il accepta ma proposition. Nous décidâmes de partir pour le manoir le lendemain.

Friday, 3rd August 1868

Cher monsieur Hampton, j'accepte de vous venir en aide. Sommes en route pour le manoir. Devrions arriver vers le début d'après-midi.
Sherlock Holmes et son ami le docteur Watson.

L'hôtel, « Les Jardins du Kent », était situé dans une superbe propriété en pleine campagne. Pourtant, les vacanciers avaient tous l'air très fatigués et à cran. En arrivant, une dispute avait éclaté entre deux d'entre eux pour une histoire de porte claquée un peu fort. Bizarre. Le propriétaire avait l'air sympathique mais soucieux. Je me demandais bien pourquoi. Il faudra que j'essaye d'en savoir plus...

Saturday, 4th August 1868

Mon ami et moi avons très mal dormi. Grincements, volets qui claquent - mais il n'y a pas de vent -, bruits de pas au-dessus de ma tête – mais au-dessus, c'est le grenier, inoccupé -, bruits de chaînes, cris,... Le grand récital du fantôme en chef ! Ce matin, Pandhi avait l'air encore plus mal qu'hier. Nous avons été lui parler. Il nous a expliqué que le cirque nocturne dure depuis une semaine. Chaque nuit, c'est pire. Les clients sont mécontents. Ai proposé de commencer mon enquête. Il m'a demandé la plus grande discrétion.

Sunday, 5th August 1868

Watson m'a rejoint au grenier pendant que j'avais commencé une petite inspection de l'endroit. Un succès ! Le premier indice se tenait devant moi, à mes pieds : une belle trace de pas, genre chaussure de marche, plutôt petit pied. « D'où peut bien provenir cette trace ? » me demanda Watson. Je lui répondis : « Sûrement pas de l'allée du parc, elle est trop verte et celle-ci est rougeâtre. Le seul endroit possible est le rivage du ruisseau au fond du parc et près de celui-ci se trouve une cabane si je ne me trompe pas ». Mon ami parut déconcerté. Je lui expliquai que le samedi j'avais effectué une petite promenade instructive dans le domaine. Nous redescendîmes et j'allai trouver Pandhi afin de consulter le registre des clients résidants au manoir. Lorsque je l'eu en main, Watson me posa à nouveau une question : « A quoi cela sert-il Holmes ? » « J'aime savoir précisément à qui j'ai affaire » lui répondis-je. En le consultant, je déduisis que certains vacanciers étaient arrivés récemment. Ils n'étaient donc pas suspects.

Registre :

Nom Pays d'origine Date de naissance Date d'arrivée N° de chambre

Meunier Françoise France 08/03/1830 15 juillet 4
Meunier Maxime France 16-09-1855 15 juillet 5
Meunier Thomas France 16-09-1855 15 juillet 5
Hilton Peter Angleterre 22.06.1838 2 juillet 8
Stone Lady Angleterre 14-04-1800 22 juillet 6
Stone Colonel Angleterre 01-02-1794 22 juillet 6
Bugera Maria Mexique 13.05.1833 27 juillet 7
Bugera Salvatore Mexique 20.12.21 27 juillet 7
Carpaccio Paolo Italie 09-08-1847 26 juillet 3
Dr Carpaccio Luigi Italie 26.09.1818 26 juillet 2
Hilary Josepha Angleterre 25.01.1790 1er août 9
Hampton Terry Angleterre 29/10/1845 2 août 1
Watson John Angleterre 03-01-1821 3 août 10
Holmes Sherlock Angleterre 18.11.1818 3 août 10

C'était le cas de Josepha Hilary et de Terry Hampton vu que les bruits nocturnes avaient commencé il y a une semaine. Je remis le registre à Pandhi en lui demandant des informations sur les vacanciers. Il me les donna volontiers :
- Les Stone sont un couple à la retraite.
- Hilary Josepha est une gentille grand-mère.
- Hilton Peter est très discret.
- Les jumeaux Meunier sont toujours prêts à faire une bêtise. Je plains leur mère.
- Les Bugera sont inséparables. Ils ne se quittent jamais.
- Les Carpaccio : le père est médecin et le fils est étudiant en architecture.
- Hampton Terry est le neveu de Pandhi.

Monday, 6th August 1868

Les mystères continuent. Pas de chambard cette nuit, mais plusieurs vols ont été commis :
- La montre de Luigi Carpaccio.
- Une bague et un bracelet chez Mrs Hilary.
- Le collier de perles de Mme Bugera.
- Un diadème indien chez Pandhi.

Rien que des bijoux de valeur. Nous avons interrogé les victimes. Elles n'ont rien entendu : Mrs Hilary est un peu dure d'oreille, comme toutes les personnes de son âge. Luigi Carpaccio dort avec des boules Quiès. Le bijou de Pandhi n'était pas dans sa chambre mais dans son bureau. Mme Bugera avait oublié son collier à la salle de bains. Très étrange car la salle de bains est plus fréquentée qu'un hall de gare ! Je suggère donc qu'elle l'a oublié volontairement mais pourquoi ?

Tuesday, 7th August 1868

J'ai reçu une lettre anonyme ce matin :

Tout cela n'est qu'une farce mais il fallait que cela se fasse.
La grande horloge vous fouillerez et les bijoux vous retrouverez.
Sauf celui du vilain Pandhi mais c'est normal qu'il soit puni.
Et s'il ne vous dit pas pourquoi, vous n'en saurez pas plus que moi.

Nous avons bien retrouvé, mon ami et moi, les bijoux dans l'horloge, sauf le diadème indien. Je conclus que Pandhi est au c½ur de l'affaire. Il faut absolument que j'en apprenne plus sur lui et sur l'histoire de l'hôtel. Le colonel Stone m'a parlé d'un livre écrit par le père de Pandhi, qui raconte l'histoire de la maison depuis sa construction. J'irai le chercher demain dans la bibliothèque du salon.

Wednesday, 8th August 1868

Un meurtre a eu lieu cette nuit de main de maître ! Le meurtrier s'y est pris de manière propre et sans bavures. La victime n'a pas souffert car elle a été poignardée en plein sommeil et aucune trace de lutte n'a été trouvée. Je ne pense pas que l'arme du crime puisse m'aider à identifier le coupable. Chose plus incroyable encore, la victime n'est autre que le neveu de la principale personne visée dans cette affaire : Pandhi Hampton. Lady Hilary a quitté l'hôtel car elle était très choquée qu'on ait pu entrer dans sa chambre pendant son sommeil et de la tournure des incidents déroulés durant la semaine. Le colonel menace de la suivre avec sa femme. Il s'est énervé sur Pandhi ce midi : « Je vous rappelle que mon épouse est ici en convalescence ! Qu'attendez-vous pour appeler la police ? Que nous nous soyons tous fait agresser ? » Entendant cela, j'ai décidé de révéler à tous que j'étais le célèbre détective. Ça les calmera un peu mais je me suis brûlé en dévoilant mon identité. Le meurtrier va se méfier maintenant.
De plus, le livre dont m'a parlé le colonel a disparu. Le coupable est passé avant moi. J'ai demandé des renseignements sur Pandhi à Scotland Yard. Il faut tirer cela au clair rapidement.

Thursday, 9th August 1868

J'ai demandé à Pandhi pour visiter quelques chambres de l'hôtel afin de recueillir des indices. Il a accepté et m'a donné les clefs. Surprise ! Dans la chambre n°3, celle de Paolo Carpaccio, j'ai découvert le fameux livre sur l'histoire du manoir. Il faudra tirer cela au clair. Dans la n°5 et la n°6 rien ne semblait anormal. Par contre dans la n°7, celle des époux Bugera, il y avait deux paires de bottines : une sale et une propre. Etrange puisque Pandhi m'avait affirmé avec certitude qu'ils ne se quittaient jamais. Un indice de plus à garder précieusement. Il servira peut-être à confondre le coupable. Cet après-midi se déroulait l'enterrement du neveu de Pandhi mais personne ne put y aller car la police, qui était venue constater le meurtre, avait interdit à quiconque de quitter l'hôtel. Pauvre Pandhi, il était au bord des larmes. Il fallait que je résolve cette affaire le plus vite que possible.

Friday, 10th August 1868

Watson et moi-même avons reçu les renseignements de Scotland Yard. Les voici :
Hampton Pandhi, né à Bombay en Inde le 4 mai 1820. Fils adoptif du Major Elliot Hampton et de Lady Rose.

Ainsi que ce vieil article de presse de la région du Kent :

Echos du Kent
Du 26 septembre 1847
Le Major Hampton est décédé hier. Selon ses dernières volontés, son immense fortune revient à son fils adoptif. C'est évidemment une cruelle déception pour Anna de Bakerville, la fille de feu Lady Rose. Pandhi Hampton a déclaré qu'il utiliserait l'argent de son père pour améliorer les conditions de vie des enfants en Inde. Il conservera uniquement le manoir de famille, situé dans le Kent.

La stupéfaction se lisait sur nos visages. Ainsi, Pandhi avait hérité d'une grande fortune et il n'avait gardé que le manoir. De plus, il n'était pas d'origine anglaise. « Dites moi Holmes, les incidents ont-ils un lien avec cette affaire ? » me demanda mon ami. Je ne pu retenir ma joie en entendant cette question : « Watson, vous êtes merveilleux. Voila le mobile du crime et les incidents perpétrés sur la personne de Pandhi Hampton. L'héritage ! Ce sont sûrement les héritiers d'Anna qui sont la cause de tout cela ! » « Les avez-vous démasqués ? » me questionna une voix derrière moi. C'était Peter Hilton, le client discret et taciturne. Il paraissait inquiet en ayant entendu ma dernière phrase. « Non, pas encore » lui répondis-je. Il quitta la pièce aussi mystérieusement qu'il était venu. « L'affaire se corse Watson. Mon suspect n°2 est au courant de l'avancement de mon enquête. » « Qui donc est le n°1 ? » interrogea mon ami. « Ahaa, celui-là, je suis déjà sûr de sa culpabilité mais vous n'en saurai pas plus. » Ce soir-là, une ambiance plus détendue nous attendait. Nous avons fêté tous ensemble les 21 ans de Paolo. En retard certes car les incidents avaient remis cette fête à plus tard. La soirée fut bien arrosée et nous avons terminé par une belote au salon avec Peter, Pandhi, le colonel Stone et mon ami. Vers minuit et demi, Mme Bugera a interrompu notre jeu car elle avait entendu du bruit dans le parc. Je suis parti voir avec son mari, le colonel et Watson, mais nous n'avons rien vu. A notre retour au salon, Pandhi s'était endormi dans un fauteuil. Je l'ai porté au lit avec Peter, puis nous sommes tous allés nous coucher.

Saturday, 11th August 1868

Sommes réveillés par les cris de Mme Meunier à 4 heures. Le feu avait pris dans la chambre de Pandhi. Nous l'avons sorti de là, Watson et moi. Luigi Carpaccio, le père de Paolo, n'avait rien entendu, comme d'habitude. Lady Stone a eu un malaise et Mme Bugera avait l'air terrorisée. Peter nous a rejoint un long moment après l'incendie, toujours aussi calme et discret. J'ai mené ma petite enquête durant tout l'après-midi. Les pensionnaires semblaient tous être sous le choc du drame. Certains ne l'étaient que pour ne pas se trahir, j'en suis sûr ! Devrai attendre le lendemain pour explorer la chambre de Pandhi.

Sunday, 12th August 1868

Le colonel et Lady Stone sont partis ce matin. J'ai retrouvé des restes de chiffons imbibés d'essence dans la garde-robe de Pandhi. Mon ami et moi-même allons interroger certaines personnes. Je voudrais savoir :

- Où les jumeaux sont allés se promener ces derniers jours.
- Ce que fait Paolo comme études.
- Où Mme Bugera a appris l'anglais.
- Comment s'appelle la mère de Peter Hilton.

Déposition de Maxime Meunier

Thomas et moi on aime bien se balader. Notre endroit préféré c'est le petit ruisseau, tout au fond du parc. On fait des barrages, c'est génial. Mais maman se fâche souvent parce qu'on se salit. C'est vrai que près du ruisseau la terre est très rouge, pas du tout comme dans les allées du parc.

Déposition de Thomas Meunier

Près du ruisseau, y a une drôle de cabane. L'autre jour, on a voulu y entrer, mais c'était fermé à clef. Puis Mme Bugera est arrivée et elle nous a dit de ne plus venir là, que c'était dangereux parce que la cabane était vieille et qu'elle risquait de s'écrouler sur nous. Elle parle drôlement bien l'anglais pour une mexicaine ! Elle a même pas d'accent ! Heureusement que maman a donné l'alerte, pour l'incendie. Elle se levait pour aller aux toilettes et elle a senti une odeur de fumée. Mais je ne comprends pas pourquoi c'est pas Peter qui l'a fait, il était dans le couloir, devant la porte de la chambre 6 quand maman est sortie de sa chambre.

Déposition de Paolo Carpaccio

J'adore cet endroit. Malheureusement, je n'ai pas beaucoup le temps de me promener. Je rédige un travail dans le cadre de mes études d'architecture. Il s'agit de présenter l'évolution d'un bâtiment tout au long de son histoire. Grâce à Pandhi, je suis bien documenté. Son père avait écrit un livre très intéressant sur le sujet. Si cela vous intéresse, il est dans ma chambre.

Déposition de Maria Bugera

Où ch'ai appris l'anglaije ? Mais ché né connais pas bien dou tout chette langua. Che chais même pas lé lire.

Déposition de Peter Hilton

Qu'est-ce que ma mère vient faire dans là-dedans ? Elle est morte l'hiver dernier et elle s'appelait Anna. Oui, j'ai une s½ur, mais je ne l'ai plus vue depuis des années, elle n'habite même plus en Angleterre. Les époux Bugera ? Jamais vus avant leur arrivée ici. D'ailleurs comment voulez-vous ? Ce n'est pas avec ce que je gagne comme gardien de parc que je pourrais me payer un billet à 600 £ pour le Mexique !

Monday, 13th August 1868

Les interrogatoires m'ont permis de bien avancer dans mon enquête. Peter Hilton me semble de plus en plus suspect. Lors de l'incendie, il n'avait aucune raison de se trouver dans le couloir à ce moment-là. Il a tout simplement voulu regagner sa chambre quand Mme Meunier est sortie de la sienne et la surpris dans le couloir. Pandhi m'a confirmé ce que je pensais : il n'a jamais vu les enfants d'Anna de Bakerville. Il ne s'entendait pas avec elle et ils se sont perdus de vue depuis la mort du major. Cette fois, je touche au but. Il me manque juste une preuve et mon enquête est bouclée. Demain, j'irai faire un petit tour avec Watson du côté du cabanon près du ruisseau.

Tuesday, 14th August 1868

Je me suis fais tirer dessus comme un amateur ! Nous nous approchions du cabanon lorsque ça c'est passé. J'ai juste eu le temps de voir deux silhouettes s'enfuir vers le bois et Watson les poursuivre. Mais il rentra bredouille et vint soigner ma blessure à l'épaule qui, heureusement, n'était que superficielle. Plus tard dans la journée, je suis retourné au cabanon avec Watson mais armé cette fois-ci pour plus de précaution.
Quel bric-à-brac là-dedans ! Mais j'ai trouvé ce que je cherchais.
Il y avait le déguisement de fantôme (drap et boulet), un bidon d'essence sur une étagère, des chiffons imbibés d'essence qui trainaient par terre, un couteau ensanglanté reposait sur un simple mouchoir, un fusil ayant servi (sur moi) et une preuve très accablante pour certaines personnes que je ne citerais pas maintenant.

Ce soir, je convoque tout le monde au salon, et je confonds les coupables. Certains clients de l'hôtel voudraient plier bagage dès aujourd'hui, comme c'est bizarre ! Mais la police, qui est venue constater la tentative de meurtre dont j'ai été victime, a de nouveau interdit à quiconque de quitter l'hôtel avant demain. Et à ce moment-là, les policiers se feront un plaisir d'en escorter certains en fourgon !

Epilogue - A qui profite le crime ?

« Mes chers amis, je peux maintenant vous révéler le nom des coupables. Mais reprenons depuis le début. Il y a d'abord les nuits "hantées" qui mettent les clients sur les nerfs afin qu'ils quittent l'hôtel. Lorsque j'arrive, le 3 août, les chambards durent depuis une semaine. Tous les clients présents depuis le 27 juillet sont donc des coupables potentiels. C'est-à-dire tout le monde sauf Lady Hilary, le défunt neveu, Watson et moi-même. Puis vient l'affaire des bijoux. Madame Bugera, vous n'aimez pas votre collier de perles ? »
- Mais si, bien s... euh... ché veux dire ma oui, ché l'aime beaucoupe, ch'est une cado dé mon mari.
- Pourtant vous l'oubliez dans la salle de bains, qui est plus fréquentée qu'un hall de gare ! D'accord, cela arrive à tout le monde d'être distrait à moins que... mais ne précipitons pas les choses.

« Lors du vol de bijoux, Pandhi voit s'envoler un diadème de grande valeur. Qui pouvait lui en vouloir à ce point ? Le colonel Stone me parle d'un livre écrit par le père de Pandhi. Mais le livre a disparu de la bibliothèque. Comment s'appelle ce livre, Paolo ? »
- Je suppose que vous parlez d'"Un manoir en Angleterre" ?
- C'est bien cela, je vous remercie.

« En faisant le tour des chambres, je retrouve en effet le livre dans la vôtre, Paolo. Mais vous l'utilisez dans le cadre de vos études, cela n'a rien à voir avec l'affaire qui nous préoccupe. Les jumeaux sont allés se promener dans un endroit rempli de boue rougeâtre, exactement comme celle de l'empreinte du grenier. Mais ils ne sont pas coupables. Pouvez-vous nous dire pourquoi, Maxime et Thomas ? »
- On s'amuse trop bien à l'hôtel !
- Si ça ferme, nos vacances seront finies !
- Bon raisonnement les garçons. Vous n'avez évidemment aucun intérêt à faire fermer l'hôtel.

« Je remarque également que Mme Bugera lit des magazines en anglais. Pourquoi pas plutôt en espagnol, la langue de son pays ? Et comment se fait-il, madame, que les semelles de vos bottines de marche soient propres, alors que les jumeaux disent vous avoir vue près du ruisseau, endroit particulièrement boueux ? »
- Ch'ai marché danj oune crotte dé chien, il fallait bien qué jé lave mes chauchures, ma no ?
- Mais nous sommes dans une propriété privée et aucun d'entre nous n'a de chien !
- Ma, qué...
- Et les chiens errants, vous croyez qu'ils s'arrêtent aux panneaux "défense d'entrer" ?
- Tiens, tiens, voilà notre ami Peter qui vole au secours de Madame Bugera. Admettons, Mr Hilton, admettons.
- Mais Holmes, nous nous éloignons de l'enquête me coupa Watson.
- Mais non, mais non, simple formalité pour confirmer mes soupçons.
- Continuez Mr Holmes, nous sommes toute ouïes.
- Merci colonel.

« Revenons à la nuit de l'incendie. Ce soir-là, nous étions cinq à rester au salon : Pandhi, le colonel, Peter Hilton, mon ami Watson et moi-même. Jusqu'à ce que Mme Bugera vienne nous signaler des bruits à l'extérieur. Pourtant, nous ne constatons rien d'anormal. Et lorsque nous revenons après avoir laissé Pandhi seul avec vous Peter, il est profondément endormi. Sur le moment, je ne prête pas attention à ce détail. »

« Mais lors des interrogatoires qui suivent, le jeune Thomas s'étonne que ce ne soit pas vous – et non sa mère – qui avez donné l'alerte. »
« Il était dans le couloir, devant la chambre n°6 », me dit-il. « Or, que faisiez-vous, Peter Hilton, à quatre heures du matin dans cette partie du bâtiment ? »
- Je suis insomniaque.
- Vous devriez essayer les somnifères que vous avez fait absorber à Pandhi lorsque vous êtes resté seul au salon avec lui. Ils ont l'air d'être efficaces.
- Mais vous m'accusez, ma parole !
- Oui, je vous accuse, Peter Hilton. Votre mère s'appelle Anna, comme la fille de Lady Rose. Votre s½ur vit à l'étranger. Au Mexique sans doute, puisque vous connaissez si bien les tarifs des billets des bateaux pour ce pays. Le Mexique, d'où nous arrive madame Bugera, qui lit l'anglais, qui le parle même sans accent quand elle s'énerve. Et il y avait de quoi s'énerver en voyant les jumeaux tournicoter autour de l'abri de jardin, votre QG à tous les deux, n'est-ce pas ? C'est là aussi que j'ai découvert LA preuve accablante. Dans le cabanon il y avait un sac à main étendu au sol et vidé de son contenu :
- une photo de Lady Rose et de ses enfants(Mary et Peter)
- une lettre de Peter à sa s½ur

« Madame Maria Bugera, ou devrais-je dire plutôt Mary Hilton ? Qui a si bien fait diversion la nuit de l'incendie pour laisser le champ libre à son frère. Voilà Watson, mon n°1 qui m'a donné bien du fil à retordre. Eh oui Pandhi, ce sont les enfants d'Anna. Elle est morte il y a quelques mois dans sa maison de Londres. Et ses enfants, éperdus de chagrin, ont voulu se venger de celui qui, selon eux, a volé la fortune qui devait revenir à leur mère. »

N.B. :

Ma mission a de nouveau été un succès comme d'habitude ! En toute modestie, ce ne fut qu'un simple problème. Peter et Mary sont désormais sous les verrous. Pandhi était tellement soulagé qu'il nous a offert à tous une semaine supplémentaire de vacances. Nous l'acceptâmes avec joie.

Sherlock Holmes

Sherlock Holmes contre Jack L'éventreur de Bridgewater 15/08/2013

Sherlock Holmes contre Jack L'éventreur de Bridgewater

Sherlock Holmes contre Jack L'éventreur de Bridgewater

London, 26th June 1870

Il était cinq heures et j'étais confortablement assis dans notre salon de Baker Street, une tasse de thé brûlant dans une main, un journal dans l'autre. Revenant de je ne sais où et trempé par la pluie fine et glacée qui n'avait de cesse de tomber depuis le matin, Holmes fit son entrée. Mme Hudson le suivait littéralement à la trace, serpillière à la main, pour effacer les marques sombres que les chaussures boueuses de mon ami laissaient sur le parquet de chêne quotidiennement entretenu à grand renfort de cirage. Elle accompagnait sa besogne de sombres jurements dans lesquels il était fortement question du respect que l'on se doit d'apporter au travail des autres. Puis quand le parquet eut retrouvé tout son éclat, elle sortit en clamant haut et fort son indignation : Mr Holmes dépassait les bornes de la bienséance, de mémoire de logeuse on n'avait jamais vu ça, et si cela continuait, elle n'entretiendra plus notre appartement, même si on venait l'en supplier à genoux ! Holmes eut un petit sourire amusé en direction de la porte que Mme Hudson venait de claquer avec une telle violence que la clé avait jailli de la serrure pour atterrir aux pieds de mon ami sur l'épaisse moquette, puis il me salua avec une impertinente révérence.
- Bonsoir, mon cher Watson. Quel temps de chien !
Et avec l'air satisfait qu'il affiche si volontiers lorsqu'il s'apprête à me mystifier par une savante déduction, il ajouta :
- Une bien sale affaire, Watson, je vous l'accorde, mais j'ai reçu comme instruction de ne pas m'en mêler.
Et pointant son index droit vers le plafond :
- Une instruction qui vient de très haut !
- Que diable me chantez-vous là, Holmes, de quoi parlez-vous ?
Il poussa un petit soupir excédé tout en se laissant tomber lourdement dans un fauteuil.
- Mais de Jack l'Éventreur, bien entendu, Watson. Car c'est vers lui que vont vos pensées, n'est ce pas ? Je dois dire que la plupart du temps, ajouta-t-il avec cet air modeste qu'il lui arrive parfois de prendre et qui lui va si mal, le cheminement de votre esprit est on ne peut plus facile à suivre et je lis souvent en vous comme en un livre ouvert ! Vous avez posé votre journal en frissonnant puis vous avez regardé la mallette où vous rangez tous vos instruments avec l'air de vous interroger. Or le journal d'aujourd'hui parle abondamment de l'assassinat de Polly Nichols et de la précision chirurgicale des mutilations qu'elle a subi. Le lien est facile à faire. J'ajouterai que vous vous êtes même demandé fort logiquement si nous n'avions pas à faire à un de vos confrères. C'est une très judicieuse réflexion que l'on se fait également dans les milieux autorisés et dont la presse ne tardera pas à se faire l'écho. Bref, vous voyez comme c'est enfantin, mon cher Watson !
Je dois l'avouer, je suis bien souvent naïvement admiratif devant les déductions de mon ami, même si souvent, quand il les décortique, je me battrais de ne pas avoir fait le même raisonnement de mon propre chef, tant c'est bien souvent évident, quoique parfois un peu tiré par les cheveux.
Mais cette fois-ci, il était dans l'erreur, et je me fis un malin plaisir de le lui signifier :
- Mon cher Holmes, si j'ai frissonné en posant mon journal, dans lequel je regardais, pour dire vrai, le cours de mes actions en Bourse, c'est parce que j'ai pris froid hier soir en sortant de l'Opéra où, vous le savez, je suis allé applaudir le ténor Brettini qui chantait le rôle-titre dans "Jules César" de Haendel.
Et si j'ai regardé ma trousse, c'est parce que je me demandais si je devais prendre ou non un palliatif.
Et avec un grand sourire triomphant :
- Voilà, c'est aussi simple que cela, mon cher Holmes !
Mon ami n'eut pas le temps de ruminer sa contrariété. Mme Hudson vint nous annoncer, tout en continuant de maugréer de plus belle, qu'un homme « qui avait l'air, lui, bien comme il faut ! » demandait à être reçu. Comme il pensait qu'il s'agissait de notre excellent ami l'inspecteur Lestrade, Holmes accepta de le recevoir. Nous nous levâmes d'un même élan lorsque la porte s'ouvrit sur notre visiteur.
- Permettez que je me présente, dit ce dernier après nous avoir salué, mon nom est Joseph Montcozet.
C'était un homme qui devait frôler la soixantaine, assez grand et bien bâti, avec un rude visage encadré de longs favoris qui grisonnaient comme sa chevelure encore abondante. Il parlait avec une légère pointe d'accent français qui fleurait bon ce que nos amis d'outre-manche appellent le midi, entendez par là cette région enchanteresse qu'est le sud de la France.
- Je suis Sherlock Holmes et voici mon collaborateur, le Dr John Watson. Mais prenez donc place, l'invita mon ami tout en désignant un fauteuil qu'il débarrassa prestement de la paperasse qui l'encombrait.
Son ton se chargea d'un soupçon de sollicitude pour ajouter :
- Il me semble percevoir en vous une inquiétude certaine, une tension presque palpable. Qu'est-il arrivé aujourd'hui ? Pourquoi avez-vous quitté brusquement votre cabinet, Dr Montcozet ?
- Je voudrais d'abord... mais comment diantre savez-vous que j'exerce la médecine ? Ma parole, votre réputation n'est en rien usurpée ! En effet, je suis médecin, et même chirurgien au Charing Cross Hospital.
Je me fis une joie d'intervenir pour expliquer le "truc". C'est un petit plaisir un peu vicieux que je m'offre de temps en temps et qui a le don d'agacer prodigieusement mon ami Holmes.
- C'est d'une simplicité enfantine, dis-je, ces traces rouges sur vos mains sont caractéristiques du produit qu'utilisent les chirurgiens pour se désinfecter les mains avant une intervention, ce qui montre aussi que contrairement à beaucoup de vos confrères, vous prenez très au sérieux cette théorie nouvelle et fort contestée qu'est la désinfection. Et surtout, surtout... vous avez oublié d'enlever votre masque d'opération, ce qui indique assurément un départ précipité.
Notre visiteur baissa les yeux sur son gilet où, en effet, pendait un masque de coton bleu clair au bout de son fin cordon de tissu.
- C'est en effet élémentaire ! admit-il en riant. Il faut vous dire que je suis parti aussi vite qu'il m'était possible dés que mes opérations de la journée furent terminées.
Mon ami Holmes n'avait apprécié que modérément mon intervention et après m'avoir foudroyé du regard, il s'empressa de reprendre la main mise sur la conversation.
- Je vois également que vous êtes veuf depuis un peu plus d'un an ! dit-il en me défiant d'un regard moqueur d'expliquer cette déduction, ce dont j'étais bien incapable, je dois l'avouer.
- Votre réputation ne me semble en rien usurpée, Mr Holmes, vous êtes vraiment très fort ! En effet, ma tendre et regrettée épouse est morte il y a un an.
- Venons-en à la raison de votre visite, continua Holmes. Mais avant toute chose, vous êtes trempé.
Vous accepterez bien une bonne tasse de thé pour vous réchauffer ?
- Volontiers, je vous remercie. Je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps, qui, je l'imagine sans peine, vous est compté. Mr Holmes, je n'irai pas par quatre chemins. Je vous demande de m'aider.
Tenez, dit-il en sortant de sa poche une lettre pliée en quatre qu'il tendit à mon ami, lisez ceci.
Holmes parcourut la missive, puis me la donna.
- Lisez, Watson.
Le texte, en capitales, prenait peu de place:

Allingham,
Tu mourras demain dans la nuit. Justice sera faite !!

- Plutôt laconique, constata Holmes, mais très explicite. De quand date cette lettre et qui est cet Allingham ?
- Elle est arrivée au courrier de ce matin dans une enveloppe vierge de toute mention et donc déposée directement dans la boîte. Quant à Charles Allingham, c'est mon meilleur ami, presque un frère pour moi. Tous deux, nous habitons à Bridgewater, dans le Surrey. Nous nous sommes connus lorsque nous étions étudiants à Eton. Je suis français, comme mon nom vous l'a sans doute indiqué, mais ma grand-mère maternelle était originaire de Clacton. J'ai passé mes quinze premières années entre la Provence et le Surrey. Je suis donc bilingue et élevé dans la double culture franco-anglaise. A l'heure de choisir une université, j'ai préféré venir étudier à Eton plutôt qu'en France. Très vite, Allingham et moi avons sympathisés et nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Nous avons suivi les mêmes cours, joué tous deux dans la ligne d'attaque de l'équipe de rugby d'Eton, j'ai ramé dans le huit dont il était le barreur...
- Et pourquoi est-ce vous qui venez nous solliciter et non lui ?
- Charles n'a pas du tout pris cette menace au sérieux. Il m'a montré ce message en riant, comme à une bonne plaisanterie. C'est un homme bon, honnête, généreux, toujours de bonne humeur et d'une foi inébranlable en la vie et en l'être humain. Il ne peut pas imaginer un seul instant qu'on puisse lui en vouloir... et je dois dire que je me l'imagine difficilement aussi.
- Pourtant, intervins-je, il a apparemment au moins un ennemi, car je ne crois pas que cette lettre soit l'½uvre d'un mauvais plaisant.
- Je le crois aussi, dit Holmes. Mr Montcozet, vous connaissez donc on ne peut mieux Mr Allingham. Voyez-vous quelqu'un qui aurait des raisons de lui en vouloir ?
- Non, non. Charles est le meilleur des hommes, je vous l'ai dit. Bon mari, bon père, patron exemplaire,... Car il faut vous dire que s'il a étudié la médecine tout comme moi, il n'a jamais exercé. Son père lui a laissé en héritage une manufacture de papier, la plus grande de tout le Royaume. Ses ouvriers l'adorent car les salaires y sont plus que corrects et les conditions de travail très humaines. Il n'a jamais fait le moindre tort à qui que ce soit. Je ne peux envisager qu'on puisse lui vouloir autre chose que du bien.

Holmes se caressa le menton entre le pouce et l'index d'un air songeur. Il extirpa sa pipe d'une vieille babouche au cuir rehaussé de fils d'or et la bourra d'un odoriférant tabac oriental qu'il faisait venir spécialement de Smyrne. Je fis de même avec mon bon vieux Ship's tobacco.
- Quelqu'un aurait-il un intérêt quelconque à sa mort ? questionna Holmes à moitié dissimulé derrière un épais rideau de fumée. Héritiers par exemple... Montcozet secoua énergiquement la tête.
- S'il mourait, sa femme hériterait de toute sa fortune, qui est immense. Mais, je vous le dis Mr Holmes, si vous connaissiez Barbara Allingham, vous ne pourriez la soupçonner un seul instant d'avoir une intention meurtrière.
Elle aime son mari d'un amour tellement pur et sincère qu'on le croirait issu d'un roman. Tous deux se connaissent depuis toujours, puisqu'ils sont cousins issus de germains.
Comme je n'avais rien dit depuis un moment, j'éprouvai le besoin de me manifester.
- Donc, pas de piste sérieuse sur laquelle s'engager, Mr Montcozet.
- Au contraire, Watson, au contraire ! Crut bon de me contredire Holmes, qui en fait n'y voyait sûrement pas plus clair que moi.
- Je n'ai aucune idée, Messieurs, de la manière dont vous pouvez intervenir. Je veux juste que vous sachiez que je paierai ce qu'il faut pour que vous trouviez l'auteur de cette missive et surtout pour que vous le mettiez hors d'état de nuire.
De plus en plus noyé dans la fumée, Holmes balaya ces dernières paroles d'un revers de main dédaigneux.
- L'argent m'importe peu. Ce qui compte pour moi, c'est que la vérité se fasse jour.
Mme Hudson vint alors nous apporter une grande théière remplie de thé brûlant. Elle posa le plateau sur la petite table qui se trouvait devant mon ami, et sortit avec un haussement d'épaules hautain ponctué d'un soupir, tout en lançant vers le plafond un regard résigné qui semblait prendre Dieu à témoin de sa condition. Cette démonstration un peu théâtrale était sensée montrer le dévouement sans borne qu'il fallait pour occuper sa fonction et quel rôle était la tâche ingrate qu'elle remplissait auprès d'un individu tel que son locataire !
Holmes, plongé dans de profondes réflexions, n'eut pas conscience de ce manège et il ne se rendit même pas compte que s'il nous avait bien servi, Montcozet et moi, dans nos tasses, il avait versé son thé dans la babouche où il gardait son tabac.
- Pouvez-vous nous introduire chez votre ami demain ? questionna Holmes en contemplant d'un air surpris la tasse vide qu'il s'apprêtait à porter à ses lèvres.
- Je crois que je peux difficilement le faire sans lui dire la vérité. Votre visage est connu, vous seriez très rapidement identifié. Autant jouer franc jeu avec lui. Je lui avouerai que j'ai pris cette menace très au sérieux et que je vous ai personnellement demandé de venir. Il rira de moi, vous pouvez en être certain, et j'espère de tout mon c½ur avoir à rire aussi après-demain. Ah, j'oubliais de vous dire que je réside chez les Allingham depuis le décès de mon épouse qui était une amie d'enfance de Barbara Allingham. Cette dernière n'a pas été informée de cette menace, nous vous présenterons donc comme des invités venus pour la chasse. Mon ami reçoit beaucoup, et des célébrités de tout bord, artistes, hommes politiques, sportifs... Votre séjour n'entraînera aucun soupçon. Quand pensez-vous pouvoir venir ?
- Nul besoin d'arriver trop tôt. Demain en début d'après-midi conviendrait-il ?
Et sans attendre la réponse, Holmes me demanda le Bradshaw pour voir à quelle heure nous pourrions prendre le train. Holmes me demandait toujours quasi rituellement de lui faire passer le Bradshaw lorsqu'il voulait le consulter, même quand il l'avait à portée de main et que j'avais, moi, à me déplacer pour le prendre. Selon mon humeur, je trouvais ça tantôt amusant, tantôt exaspérant. Ce jour-là, j'en fus passablement irrité.
- Nous avons un train qui part de Charing Cross à 11h55 et arrive à 12h30. Est-ce que cela vous convient, Mr Montcozet ?
- Je pense que c'est parfait. J'enverrai quelqu'un vous chercher à la gare.
Notre visiteur avait à peine franchi le pas de la porte que je posai à mon ami la question qui me brûlait les lèvres depuis un moment :
- Holmes, comment diantre avez-vous deviné que cet homme était veuf depuis un an ?
Mon ami me regarda avec cet air complaisant qu'il arbore volontiers dans ce cas de figure, air qui avait le don de m'exaspérer.
- Watson, sachez tout d'abord, je vous l'ai dit maintes et maintes fois que je ne devine jamais ! Je déduis !

Je reformulai ma question en hachant bien les syllabes, avec un petit soupir destiné à lui montrer mon agacement :
- Mon cher Holmes, à partir de quels éléments avez-vous si brillamment déduit que cet homme était veuf depuis un peu plus d'un an?
- Encore une fois, Watson, je vous ferai remarquer que vous regardez, mais que vous n'observez pas ! La boutonnière gauche de sa veste, vous l'avez peut-être remarqué, présentait quelques restes de fils de couture de couleur noire qu'on voyait très bien sur le gris assez clair du tissu. J'en ai déduit que quelque chose y avait donc été cousu puis enlevé. Or, la coutume veut qu'en certaines provinces françaises, pour la mort d'un conjoint, le veuf ou la veuve arbore à cet emplacement, qui est d'ailleurs aussi l'emplacement où se porte la légion d'honneur, une pièce de tissu noir en signe de deuil, et ceci pour une durée d'un an.
- D'accord, et les fils encore présents montraient à l'évidence que ce bout de tissu venait d'être récemment ôté !
- Exactement ! Vous voyez, Watson, quand vous voulez vous en donner la peine... En attendant, je vous propose d'aller ce soir applaudir Richard Mansfield dans "Dr Jekyll et Mr Hyde" au Royal Lyceum Theatre. Cette prestation est paraît-il tout à fait remarquable.
Le lendemain, nous nous mîmes en route non sans que Mme Hudson, revenue à de meilleurs sentiments envers mon ami, nous recommande la plus extrême prudence. Pendant le court trajet, j'essayai de questionner Holmes sur ses premières impressions, mais il m'opposa un mutisme profond, fumant cigarette sur cigarette, ce qui m'obligea à sortir du compartiment tant l'atmosphère y devint rapidement irrespirable. Nous arrivâmes à l'heure prévue dans un charmant village aux petits cottages entourés de fleurs. Un homme vint à notre rencontre d'une démarche balancée. Sa joue était déformée par une énorme chique de tabac, et son nez violacé et bourgeonnant avait sûrement été modelé par des années d'intenses beuveries.
- Vous êtes messieurs Holmes et Watson, sans doute ? grommela-t-il sans même nous regarder.
Nous étions les seuls voyageurs à être descendus à cet arrêt et sa question n'était que de pure forme.
Devant notre réponse positive, il prit nos bagages et alla les charger sur une calèche tirée par deux robustes chevaux noirs aux yeux recouverts de mouches.
Holmes essaya habilement de le faire parler tout le long du quart d'heure que dura le trajet, mais l'homme ne répondit que par des grognements peu engageants. Nous pûmes tout juste arriver à lui arracher son nom qu'il nous livra comme à regret :
- Je m'appelle Freeman, John Freeman.
Et replongeant dans son mutisme, il se concentra sur sa conduite, faisant accélérer l'attelage comme pour être débarrassé plus vite de notre importune présence.
Au détour d'un chemin forestier, nous apparut alors dans toute sa splendeur la propriété des Allingham. Au fond d'un grand parc soigneusement entretenu, où mon regard, partout où il se posait, ne voyait qu'essences rares, s'élevait une imposante bâtisse dont l'austérité jurait avec la somptuosité colorée des massifs. Bien que mes connaissances en architecture soient des plus modestes, j'estimai qu'elle devait dater du début du siècle précédent. Sur le perron, en haut de l'escalier à double révolution, Montcozet nous regardait arriver en compagnie d'un homme qu'on eut dit dessiné au compas tant il était tout en rondeurs.
- Je vous souhaite le bonjour, messieurs, dit ce dernier une lueur amusée dans le regard. Je suis Charles Allingham.
Et je dois avouer que cet homme, qui paraissait également rond de caractère, m'inspira immédiatement la sympathie. Montcozet n'avait aucunement exagéré dans sa description qu'on aurait pu croire élogieuse. Notre hôte appartenait à ces gens qui vous font vous sentir meilleur par la seule grâce de leur regard.

Freeman prit nos bagages et les monta jusqu'à nos chambres. Holmes et moi nous nous installâmes avec Montcozet et Allingham dans un petit salon, confortablement assis dans de convenables fauteuils en cuir.
- J'ai bien peur que vous ne vous soyez dérangés pour rien, assura notre hôte en riant. Joseph est trop impressionnable. Cette lettre est une plaisanterie, de mauvais goût, je vous l'accorde, mais une plaisanterie quand même.
- Je ne voudrais pas vous effrayer, Mr Allingham, dit Holmes, mais ce genre de menace est toujours à prendre au sérieux.
- Ne croyez pas que je sois un de ces illuminés qui ont une foi inaliénable en l'espèce humaine, loin de là, Mr Holmes, et à la lecture de ce courrier, je me suis immédiatement demandé qui pourrait m'en vouloir. J'ai passé en revue mes proches, amis et même famille, mes concurrents, mon personnel, celui de la manufacture comme celui de la maison, et, non, je n'ai pas trouvé une seule, vous entendez bien, pas une seule personne qui ait des raisons d'avoir une quelconque rancune envers moi !
- Pourtant quelqu'un a bien écrit cette missive, et ce quelqu'un a apparemment de bonnes raisons de vous en vouloir.
- Je vous avoue que je continue à croire à une mauvaise plaisanterie. Bon, excusez-moi, je dois me rendre à la manufacture, quelques affaires urgentes à régler. Un repas vous attend dans la salle à manger, je suis désolé de ne pouvoir le partager avec vous. Mon ami Joseph vous tiendra compagnie et vous verrez qu'il sait être un très agréable compagnon. Quant à mon épouse, elle est allée visiter une amie et elle ne rentrera qu'en fin d'après-midi. Je vous rappelle qu'elle n'est au courant de rien. Montcozet nous accompagna donc à la salle à manger pour y partager un copieux repas auquel nous fîmes grandement honneur car je dois dire que le grand air avait eu sur nous d'apéritives vertus.
- De toute façon, me dit Holmes, s'il faut en croire la lettre, il ne se passera rien avant ce soir. Je vous propose, mon cher Watson, d'aller après le déjeuner profiter un peu de cette belle journée à la campagne.
Nous passâmes une bonne partie de l'après-midi à parcourir des sentiers bucoliques qui serpentaient, comme il se doit, à travers des prairies verdoyantes et des forêts denses et touffues où la lumière du soleil ne devait pénétrer que rarement. La nature tout autour de nous embaumait de mille odeurs, des oiseaux qu'on devinait dans les arbres nous accompagnaient de leurs chants. La quiétude ambiante me fit oublier un temps que nous n'étions pas ici en vacances et je goûtai pleinement ces quelques moments de bonheur simple, me remplissant les poumons de la vivifiante fraîcheur de l'air chargé de senteurs champêtres. En cours de route, nous liâmes conversation avec un paysan à l'ouvrage dans un champ de blé. Il travaillait pour Allingham et nous dit le plus grand bien de son employeur.

- La meilleure personne qui soit en ce monde, dit-il.
Il en entreprit un portrait plutôt flatteur, puis il nous vanta avec une poésie qu'on ne se serait pas attendu à trouver chez un être aussi simple les beautés de la région.
- Cette campagne anglaise est si belle en effet, approuva Holmes, et si paisible...
- Oh, elle ne l'a pas toujours été, dit l'homme, qui apparemment avait envie de parler.
- Et pourquoi donc, mon brave ?
Le fermier se fit mystérieux. Il se pencha vers nous, regarda à droite et à gauche d'un air méfiant. Puis il nous dit en baissant la voix, comme si quelqu'un pouvait surprendre notre conversation :
- Il y a quelques années, en fait huit ans, je m'en souviens parfaitement puisque c'est l'année que je me suis marié, il y a eu dans la région des meurtres, mon bon monsieur, et l'assassin a fait preuve d'une cruauté sans borne ! D'abord, Mme Oldfield. On l'a retrouvée morte éventrée. Et puis, quelques jours après, Mme Sturgeon, une bien brave femme, pareil que Mme Oldfield ! Eviscérée, ont dit les enquêteurs !
Mais ne me demandez pas ce que ça veut dire. Mon cousin, qui est policier au village, m'a avoué qu'il en avait fait des cauchemars plusieurs nuits de suite, tellement les corps n'étaient pas beaux à voir ! Et puis, pour finir, c'est le fils de ce bon Mr Allingham qui a été la troisième et dernière victime, mais lui, son corps a été retrouvé une semaine après sa disparition, au fond d'un précipice, par là, ajouta-t-il en tendant le bras en direction d'un bouquet d'arbres qui se trouvait à trois cent mètres.
Et après çà, plus rien !
- Le fils de Charles Allingham ? questionnai-je, surpris.
- Oui, oui, le jeune Edouard... Un brave garçon, toujours prêt à rendre service, et pas fier ! Il avait à peine vingt ans. Si ce n'est pas malheureux de voir ça, mes bons messieurs !
- J'imagine que le coupable n'a jamais été arrêté, affirma Holmes plus qu'il ne questionna.
- Non, en effet... Mais il se fait tard, j'ai encore beaucoup de travail et le soir approche. Au revoir, messieurs !
Et l'homme, qui avait l'air de penser soudain qu'il en avait trop dit, partit à grands pas, sans se retourner.

Holmes et moi allâmes examiner le dit précipice. Une grande faille d'environ cent mètres de long sur trente mètres de large, profonde de vingt mètres, aux parois quasiment à pic, et qui apparaissait un peu comme une blessure dans la grande plaine qui s'étalait à perte de vue. Puis nous prîmes le chemin du retour.
- Ces meurtres n'évoquent rien pour vous, Watson ?
- Jack l'Éventreur, bien entendu, Holmes, répondis-je avec un frisson qui courut désagréablement le long de ma colonne vertébrale. Pensez-vous qu'il y ait un rapport entre les deux affaires ?
- Il est trop tôt pour le dire. Venez, Watson, j'aimerais aller questionner les policiers du village.
Nous trouvâmes facilement Harrison et Richards, les deux hommes sur qui reposait le maintien de la loi dans cette petite bourgade. Ils étaient attablés devant un grand verre de bière mousseuse dans l'unique auberge du lieu. Dans ce village apparemment si paisible, leur fonction devait être une véritable sinécure.
Seul le plus âgé des deux était affecté à Bridgewater lors des évènements. Il nous décrivit d'une manière très résumée la sauvagerie des deux premiers meurtres, évoquant la personnalité sans histoire des victimes, l'absence d'indice et de mobile. Bref, une affaire qui avait peu intéressé les limiers du district et donc vite classée.
Quant à la mort du jeune Allingham, il n'était pas avéré qu'elle soit réellement en rapport avec les autres crimes. Le corps, lorsqu'il avait été retrouvé, outre qu'il présentait les stigmates du temps, avait servi de repas à des bêtes sauvages. Il gisait depuis huit jours au fond d'un précipice très difficile d'accès. L'autopsie n'avait pu déterminer les causes réelles de la mort. Meurtre ? Accident ? Ce précipice était dangereux, plusieurs pancartes d'ailleurs le signalaient aux passants et invitaient à la prudence. Malgré ça, il ne se passait pas d'année sans qu'un promeneur égaré ou trompé par le brouillard n'y fasse une chute fatale. Faute de piste sérieuse, le Yard (qui s'était quand même déplacé en cet événement au vu de la personnalité d'Allingham) avait également rapidement classé l'affaire.
Nous prîmes congé des deux hommes non sans les avoir régalés d'une pinte de bière qu'ils acceptèrent non sans quelques molles réticences. Holmes semblait satisfait de ce que nous venions d'apprendre et fut silencieux pendant tout notre trajet de retour. Les plis de son front me montrèrent qu'il était plongé dans d'intenses réflexions.
Nous arrivâmes à la maison de notre hôte peu après cinq heures. Allingham nous attendait en compagnie de Montcozet pour prendre le thé.

- J'ai essayé de discuter avec cet entêté, nous dit Montcozet en montrant son ami d'un mouvement du menton, mais cette tête de pioche s'obstine à ne pas prendre cette menace au sérieux.
- Et moi je persiste à penser que vous avez tort, Mr Allingham ! dit Holmes. Où se situe votre chambre ?
- Au premier étage, face à la chambre de Joseph. La chambre de mon épouse est voisine de la mienne mais elles ne sont pas communicantes.
Holmes, tout comme moi, était logé au second et dernier étage. Les mansardes abritaient les domestiques.
- Il serait plus prudent, Mr Allingham, proposa mon ami, que nous échangions nos chambres pour la nuit, sans en informer qui que ce soit.
Allingham le regarda avec un grand sourire.
- Mr Holmes, soit, comme je le pense, cette lettre est une mauvaise plaisanterie, et dans ce cas, ce changement de chambre est inutile, soit cette menace est sérieuse, et dans ce cas-là, je ne vous laisserai pas courir un quelconque danger à ma place ! Non, non, je vais passer cette nuit dans ma chambre. Ma porte est munie d'un solide verrou et les fenêtres sont protégées par d'épais volets de bois renforcés de barres de métal. Et je vous garantis que le conduit de la cheminée est si étroit que même un enfant n'y passerait pas ! Ni même un singe, comme dans la nouvelle de cet auteur américain... et il n'y a pas de cordon de sonnette pour permettre l'introduction d'un serpent, comme dans un de vos récits, Dr Watson.
- Ah, au fait, dit innocemment Holmes, nous avons rencontré un homme qui nous a parlé de meurtres non-élucidés, il y a sept ou huit ans. Une nommée Olga Oldfield et une nommée Sturgeon, tuées toutes deux sauvagement...
La remarque sembla gêner considérablement les deux hommes. Je surpris un regard effrayé qu'Allingham adressa à son ami.
- Le coupable n'a jamais été arrêté, dit Allingham d'une voix tremblante, je n'en sais pas plus. Holmes le regarda avec insistance.
- Et vous avez donc dû également apprendre la mort tragique de mon fils ! ajouta Allingham comme si on lui arrachait ces mots de la bouche.
- Un grand malheur ! dit Montcozet avec une affectation mélodramatique, un très grand malheur !! Edouard a dû être trompé par le brouillard, je ne vois pas d'autre explication, il connaissait parfaitement cet endroit !

La conversation fut interrompue par l'arrivée de Mme Allingham, et son époux parut accueillir cette diversion avec un soulagement manifeste. La cinquantaine passée qu'on lisait dans les rides de son visage n'altérait qu'à peine la beauté de l'épouse de notre hôte. Grande, blonde, d'immenses yeux verts, une grâce animale dans le moindre de ses mouvements... Je dus faire montre d'un certain émoi lorsqu'elle me fut présentée, car Holmes me regarda avec un petit sourire narquois. Mais quelque tourment de l'âme la rongeait, cela me parut tout de suite évident.
Nous lui fûmes présentés, et l'épouse de notre hôte fit preuve d'un intérêt qui me fit chaud au c½ur lorsqu'elle sut qui nous étions.
Nous dînâmes à huit heures et Allingham se montra un hôte charmant, attentionné et spirituel, nourrissant la conversation d'amusantes anecdotes sur sa vie estudiantine. Holmes ne fut pas en reste et exposa avec un réel talent de conteur que je ne lui connaissais pas quelques affaires particulièrement intéressantes, telles que l'affaire des triplés explosifs et l'affaire du troglodyte claustrophobe. Il montra même dans la narration de ce dernier cas une réelle disposition pour le mime qui provoqua à plusieurs reprises les rires de Mme Allingham, rires qu'elle étouffait aussitôt, comme si tout plaisir lui était interdit. J'en fus fort touché, tant cette femme m'était, et c'est un bel euphémisme, plus que sympathique. Malgré çà, ce fut une soirée fort distrayante pendant laquelle nous ne manquâmes pas de faire honneur à la cave bien garnie de notre hôte qui nous régala d'exquis Bâtards-Montrachet. Après avoir longuement comparé les mérites des différents millésimes qui nous furent offerts à la dégustation, nous nous apprêtions à mettre un terme à cette charmante soirée quand brusquement Mme Allingham qui, prétextant une migraine tenace qui lui perçait les tempes, venait de demander la permission de se retirer, se retourna alors qu'elle s'apprêtait à franchir le seuil de la pièce et apostropha mon ami :
- Mr Holmes, me prenez-vous pour une oie blanche ? Pensez-vous que je sois dupe ?
- Que veux-tu dire, Barbara ? Je ne comprends pas ! lui dit son époux sans conviction.
- Quel est le véritable motif de la présence de ces messieurs sous notre toit ? Charles, je t'en conjure, ne me prend pas pour une idiote !
Holmes se vit alors contraint de tout expliquer, ce qu'il fit de la manière la plus concise possible. Comme son conjoint, Mme Allingham parut ne pas prendre cette menace au sérieux.
- C'est une mauvaise plaisanterie. Je ne vois pas qui pourrait en vouloir à Charles.
- Nous sommes bien d'accord, acquiesça ce dernier. Ne te fais donc pas de souci. Mais bon, je me lève tôt demain matin pour aller à la manufacture, j'y ai quelques affaires à régler qui ne supporteront pas d'attendre. Bonsoir, messieurs, je serai de retour pour le déjeuner.
Holmes le suivit dans le hall.
- Mr Allingham, demanda-t-il, j'aimerais inspecter votre chambre avant que vous ne vous y retiriez.
- Mais faites, mon ami, faites. Avez-vous peur qu'un tueur sanguinaire se soit caché dans le dressing ou sous le lit ?
- C'est une précaution élémentaire. Que vous soyez barricadé dans votre chambre est une condition sine qua non, mais vous n'y serez en sécurité que si nous écartons également tout danger venant de l'intérieur.
Nous montâmes à l'étage où Holmes se livra avec méthode à un examen scrupuleux de la pièce, vérifiant la fermeture des volets, inspectant tout espace qui aurait pu servir de cachette, puis nous sortîmes.
Nous entendîmes Allingham tirer le verrou et tourner l'énorme clé dans la serrure.

Après avoir pris congé de notre hôtesse et de son ami, Holmes et moi fîmes le tour de toutes les issues de la maison. Toutes étaient closes et de solides verrous qu'on ne pouvait man½uvrer que de l'intérieur rendaient toute intrusion impossible.
- Je crois qu'Allingham est en sécurité. Nous pouvons aller nous coucher, Watson. Il n'arrivera rien cette nuit. Du moins je l'espère...
Holmes se trompait lourdement. Je m'étais assoupi quand un cri qui me parut être un immense cri de douleur me fit sursauter et bondir de ma couche, le c½ur battant la chamade. Je sortis de ma chambre sans prendre le temps de mettre un vêtement plus décent par dessus ma chemise de nuit. Holmes s'engageait déjà dans l'escalier.
- Vous avez entendu, Watson ? me demanda-t-il.
- J'ai entendu, on aurait dit la voix de Montcozet !
Nous dégringolâmes les marches quatre à quatre. Surprise, ce n'est pas Montcozet que nous trouvâmes devant la porte d'Allingham mais bel et bien ce dernier !!
En même temps que nous arriva Mme Allingham, complètement affolée et fort surprise de voir son époux hors de sa chambre.
- Charles, balbutia-t-elle, que fais-tu là... et qui a crié ?
- Vite, nous dit notre hôte, Joseph, je l'ai entendu hurler, il lui est arrivé quelque chose !!
Avisant un banc de chêne, Holmes et moi nous en servîmes de bélier pour enfoncer la porte qui opposa d'abord beaucoup de résistance, puis finit par céder devant la violence de nos coups répétés. La première chose que nous vîmes une fois entrés fut le corps de Montcozet qui gisait à un mètre de la porte. De son ½il droit, du sang coulait, formant une petite flaque d'un ovale parfait sur le plancher. Je posai mes doigts sur la carotide à la recherche d'un pouls que je ne trouvai pas. Par acquis de conscience, je mis le verre de ma montre devant sa bouche. Nulle buée ne vint l'entacher. Toute vie avait quitté ce corps, inexorablement.
- Il est mort, dis-je en regardant Holmes, qui, pendant ce temps, fouillait la pièce avec minutie.
Il se mit à quatre pattes pour regarder sous le lit, passa la tête dans le conduit de la cheminée, vérifia que les volets n'avaient pas été ouverts, puis il secoua la tête :
- Personne n'a pu sortir et personne n'est caché dans cette pièce ! Et pourtant Montcozet a été assassiné !
Mme Allingham, à peine entrée dans la chambre, poussa un cri et s'évanouit.
Son époux, pendant ce temps, s'était agenouillé auprès du cadavre de son ami. De grosses larmes roulaient sur ses joues qui avaient perdu de leur couleur.
- Il est mort à ma place, il est mort à ma place, psalmodiait-t-il d'une voix chevrotante. C'est de ma faute...
- Pouvez-vous m'expliquer ce qu'il faisait dans votre chambre ? demanda Holmes d'une voix cinglante. Qu'avez-vous tous deux manigancé derrière mon dos ?
- Il a insisté pour que nous fassions un échange de chambre. J'ai cédé. Je vous le répète, je ne croyais pas au sérieux de cette menace. Je me suis trompé, lourdement trompé ! Je ne me le pardonnerai jamais, jamais !
Je me livrai à un rapide examen du cadavre.
- On dirait que l'assassin lui a enfoncé une lame fine dans l'½il, touchant irrémédiablement le cerveau, constatai-je. La mort a du être quasi instantanée !
- Quelque soit l'instrument de ce crime odieux, il n'est apparemment plus ici ! Le meurtrier l'a emporté.

Pendant ce temps, les domestiques, Freeman en tête, étaient arrivés. L'effroi se lisait sur leurs visages, en même temps qu'un soulagement certain de voir que la victime n'était pas leur maître.
Holmes demanda à Freeman d'aller quérir la police au village et se livra encore à une inspection minutieuse de la chambre.
- Un meurtre en chambre close ! Je crois vous avoir déjà dit, Watson, que plus un crime s'éloignait de la norme, et plus sa résolution était aisée. Trouvons comment le meurtrier a opéré et son identité nous apparaîtra avec la clarté de l'évidence.
- Je vous accorde que nous avons là un meurtre peu banal, mon cher Holmes ! dis-je en soupirant.
Mon ami se mit à marcher de long en large, comme il le faisait parfois pour faciliter sa réflexion.
- Peu banal en effet, mais qu'on prenne le problème du local clos par n'importe quel bout, Watson, je ne vois que trois possibilités et l'une d'elles est forcément la bonne.
Primo : le crime a été commis avant que la chambre soit fermée.
Secundo : le crime a été commis pendant que la chambre était fermée.
Tertio : le crime a été commis après que la chambre ait été fermée.
C'est une évidence, me direz-vous.
- Vous m'ôtez les mots de la bouche, Holmes !
- Mais il est parfois bon de rappeler des choses qui apparaissent comme évidentes. Il est bien entendu beaucoup plus facile de perpétrer un tel méfait avant ou après que la chambre ait été fermée, vous en conviendrez, Watson. Le premier cas de figure pourrait être illustré par le roman de cet écrivain français dont le nom importe peu, dans lequel la victime cacha aux siens qu'elle était blessée pour des raisons qui lui étaient propres puis alla s'enfermer dans sa chambre où, dans un cauchemar, elle revécut son agression. On crut donc que c'est là et à cet instant qu'elle avait été attaquée. Le deuxième cas, nous l'avons vécu, mon cher Watson, dans l'épisode que vous avez relaté sous le titre de "La bande mouchetée". Sans parler de cette étrange aventure que je vous ai demandé de ne pas relater avant une dizaine d'années, dans laquelle le cadavre de Lord Sutch fut retrouvé dans une pièce hermétiquement close, reposant dans un cercueil qui croulait sous un monceau de roses rouges. Quant au dernier cas de figure, il a été illustré par ce livre de Zangwill, "The Big Bow mystery", qui a fait un tabac récemment.

- La première solution ne me semble pas en l'occurrence être la bonne, Holmes. Le décès a été immédiat, je peux le certifier, Montcozet n'aurait donc pas eu le temps de fermer le verrou qui, je l'ai vérifié, est peu aisé à man½uvrer.
- Et on peut écarter également la troisième solution, nous avons été tous deux les premiers à entrer et le crime avait déjà été perpétré !
- Reste la deuxième solution : Montcozet a été tué pendant que la chambre était fermée, conclus-je, reste à savoir comment !

Holmes sonda les murs en les frappant de son index replié, sans doute en quête d'un éventuel passage.
- Allons Holmes, le taquinai-je, nous ne sommes pas dans un de ces romans gothiques d'Anne Radcliff ! Les passages secrets sont une invention de feuilletonistes en panne d'inspiration !
- Je ne veux écarter aucune possibilité, Watson, vous connaissez mes méthodes et mes principes.
A genoux, minutieusement, mon ami examina une à une les lames du parquet de chêne. Toutes étaient solidement fixées. Il demanda à voir également la pièce au-dessus, une chambre inoccupée, dont il examina le sol pouce par pouce.
- On ne peut pas non plus accéder à la chambre du crime par le plafond. Cette pièce est réellement hermétiquement close, conclut-il.
Nous sortîmes pour aller inspecter les plates-bandes sous les fenêtres de la chambre fatale. Il avait plu la veille aux alentours de 10 heures du soir et le sol était détrempé. Nous n'y vîmes aucune trace de pas, pas plus que devant la porte d'entrée. Nous effectuâmes un tour complet de la bâtisse. Toutes les fenêtres étaient solidement fermées, et le sol était vierge de toute empreinte.
- Je crois qu'on peut affirmer avec certitude que l'assassin n'est pas venu de l'extérieur et qu'il n'a pas quitté les lieux. C'est bien ce à quoi je m'attendais. Rentrons.
Holmes interrogea brièvement les domestiques. Aucun ne semblait avoir un quelconque intérêt à la mort d'Allingham que tous aimaient et dont tous louaient la bonté et la justice. Et aucun d'entre eux n'avait entendu quoi que ce soit, leurs chambres étant situées dans les combles.
Arrivèrent alors d'un pas peu pressé les deux policiers du village, que la perspective d'enquêter sur un meurtre ne semblait pas beaucoup motiver. Holmes alla à leur rencontre et leur exposa les évènements récents, sans mentionner le courrier reçu par Allingham, justifiant notre présence en ces lieux par le simple fait du hasard.
- Je vous demanderai de ne pas interagir dans notre enquête, Mr Holmes, dit le plus âgé des deux avec une expression qui me sembla signifier tout le contraire. Le plus grand détective au monde était là et les deux policiers devaient sans nul doute se rendre compte quelle chance était la leur !
- Je ne vous dérangerai en aucune façon, faîtes ce que vous avez à faire.
Les deux hommes rassemblèrent tout le personnel dans la cuisine pour entreprendre mollement de l'interroger.
- Mon collaborateur le Dr Watson peut-il assister à ces interrogatoires, messieurs ? Sans intervenir, bien sûr.
- Ce n'est pas très réglementaire, mais bon, d'accord, accepta avec empressement celui qui semblait être le chef.
Je sus plus tard que, pendant ce temps, Holmes était allé procéder à une inspection en règle de la maison et qu'il fit quelques intéressantes découvertes.

Il nous rejoignit dans la cuisine deux heures plus tard, et l'air satisfait qu'il affichait me fit comprendre que ses recherches n'avaient vraisemblablement pas été vaines. Les deux policiers, manifestement dépassés par l'ampleur de leur tâche, le virent arriver avec un certain soulagement.
- Personne ne sait rien, dit le plus âgé. Aucun ne peut imaginer qu'on en veuille à son maître !
Ils l'aiment tous et aucun n'avait un quelconque intérêt à sa disparition.
Et avec un soupir résigné :
- Bon, je vais hélas être obligé de faire appel à mes collègues du district.
- Messieurs, intervint Holmes, laissez-moi quelques heures. Si ce soir je n'ai pas identifié l'auteur de ce crime, vous pourrez alors les solliciter.
L'homme n'attendais apparemment que cette proposition sur laquelle il bondit :
- Ce n'est pas bien réglementaire, mais soit ! Je vous avoue que je vois d'un mauvais ½il leur intervention. J'ai du mal à supporter leur air supérieur, leur condescendance.
Les domestiques repartirent à leurs occupations et les deux policiers feignirent de continuer une enquête qu'ils ne savaient par quel bout prendre.
Je me tournai vers mon ami.
- J'ai la nette impression que vos recherches ont été fructueuses, Holmes.
- Je crois que je sais comment Montcozet a été tué. Reste à trouver par qui et pourquoi ! Allons interroger Mme Allingham.
Nous trouvâmes cette dernière assise dans le grand salon en compagnie de son mari qui la tenait tendrement serrée contre lui et la berçait dans un tendre va-et-vient.
- Je suis vraiment désolé, s'excusa Holmes, mais j'aurais quelques questions à vous poser.
Il sortit de sa poche un paquet de lettres reliées par un fin ruban de soie noire.
- J'attends une explication, dit-il en les agitant devant le visage de Mme Allingham avant de les jeter sur ses genoux.
Il la regarda droit dans les yeux, si près d'elle qu'elle ne pouvait manquer d'en être gênée.
- Ces lettres émanent d'Edouard Allingham. Elles ne sont pas signées, mais je les ai comparées à d'autres écrites par votre fils que j'ai trouvées, tout comme celles-ci, dans votre chambre, Mme Allingham. L'écriture est déguisée, mais certains détails ne trompent pas : la barre des " t " très longue, l'absence de point sur les " i ", tout énumérer serait fastidieux. Sachez juste que j'ai trouvé pas moins de quatorze points communs entre les deux spécimens d'écriture. Edouard Allingham est l'auteur de ces lettres, le doute n'est pas permis !
Mme Allingham ne répondit pas, mais son regard trahissait un intense désarroi.
- J'exige des explications ! dit Holmes d'un ton péremptoire.
Le visage de Mr Allingham s'empourpra sous l'effet de la colère :
- Nous n'avons aucun compte à vous rendre, Mr Holmes. C'est ce pauvre Montcozet qui vous a engagé, pas moi ! Je vous prierai de quitter immédiatement cette maison qui a eu le tort de vous offrir si généreusement une hospitalité dont vous abusez honteusement !
Allingham se leva brusquement, semblant chercher sa respiration, sa voix qu'il ne maîtrisait plus dérapa dans les aigus d'une manière qui aurait pu être comique, n'eussent été les circonstances. Il nous enjoignit encore de partir, d'une voix qu'il essayait en vain d'affermir et puis il s'effondra et se mit à pleurer avec de longs sanglots déchirants.

- Il ressort de ces courriers, continua Holmes, que votre fils, après avoir quitté quelque temps la région, a parcouru la France, la Belgique, l'Allemagne, n'osant s'établir nulle part de peur d'être repéré, c'est du moins ce qu'il écrit. Dans le dernier en date de ces courriers, il vous demande la permission de revenir. En outre, il affirme s'être amendé et vous supplie de le pardonner.
Et avec une douceur que je ne lui connaissais pas, Holmes questionna :
- Mr Allingham, comment vous êtes vous aperçu que votre fils avait assassiné ces deux femmes ?
Notre hôte était déprimé, son visage ruisselant de larmes caché dans ses mains.
Ce fut son épouse qui répondit, le regard perdu dans le vague, d'une voix monocorde dans laquelle transparaissait la résignation de celle qui a compris qu'elle a perdu la partie.
- Un soir, il est rentré très tendu, excité. J'ai vu avec frayeur que du sang tachait ses vêtements. Il nous a raconté s'être trouvé mêlé à une petite rixe à l'auberge du village où il était allé boire une pinte de bière avec un ami. Un coup de poing en plein visage avait provoqué une hémorragie nasale assez abondante, c'est du moins ce qu'il a prétendu. Nous lui avons conseillé d'aller déposer plainte, mais il a refusé. Ce n'était pas bien grave, disait-il, juste une banale petite altercation avec un individu de passage qui devait être bien loin à l'heure qu'il était. Le lendemain, quand on nous a annoncé le meurtre de Mme Oldfield, nous n'avons bien entendu pas fait le rapprochement. C'aurait été tellement inconcevable! Et puis, le lendemain de la mort de Mme Sturgeon, mon mari a vu Edouard en train de creuser un trou dans le parc pour y dissimuler quelque chose. C'était un couteau de chasse encore rouge de sang ! Alors l'horrible vérité nous est apparue dans toute sa violence. Edouard, notre fils unique et tant aimé, était un assassin ! Nous avons eu l'impression que tout s'effondrait autour de nous. Il n'a pas nié les faits lorsque mon mari lui en a parlé, pas plus qu'il n'a essayé de les expliquer par un accès de démence, ou je ne sais quoi ! Quelque chose de plus fort que lui l'avait poussé à ces meurtres, voilà, c'est tout ce qu'il put nous en dire. Nous lui avons conseillé d'aller se constituer prisonnier, il a refusé. Il préférait mettre fin à ses jours, nous a-t-il affirmé. Et je vous dirai que cela nous a semblé sur l'instant une bonne solution, mais nous n'avons pu nous y résoudre. C'est notre fils unique, la chair de notre chair et si même ses propres parents ne lui laissaient aucune chance de se racheter, qui la lui laisserait ? Alors nous avons organisé son départ pour la France. Il est parti la nuit suivante et a pris un bateau sous une fausse identité.
- Fous, inconscients !! s'emporta Holmes, vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? La place de votre fils était en prison ou à l'asile d'aliénés ! De quel droit l'avez-vous soustrait à l'action de la justice ? Et qui vous dit qu'il n'a pas recommencé ? Je ne peux que blâmer votre inconséquence.
- Il nous a fait le serment, juste avant de franchir notre seuil pour ne plus revenir, que jamais il ne recommencerait ses actes. Et un Allingham ne saurait manquer à sa parole !
- La parole d'un criminel, dit Holmes avec violence, la belle affaire ! Et qui était au courant de tout cela ?
- Montcozet, c'est tout ! dit Mme Allingham, nous avions entièrement confiance en lui.
- Montcozet, répéta Holmes. Bien sûr, il était médecin, j'imagine que c'est lui qui a rédigé le certificat de décès de votre soi-disant fils. Mais j'y songe, il y avait bien un corps, non ? Qui donc était le malheureux que vous avez fait passer pour Edouard ?
Allingham regarda sa femme, semblant quêter son approbation avant de parler. Puis il se lança :
- Un vagabond retrouvé mort sur notre propriété. Il avait à peu près l'âge et les mensurations d'Edouard. Montcozet nous a dit que c'était un signe du destin et qu'on avait là une occasion qui ne se représenterait pas...
- Tiens, en parlant de Montcozet ! l'interrompit Holmes, changeant brusquement de sujet pour ne pas laisser aux Allingham le temps de se ressaisir. J'ai trouvé dans sa chambre ses relevés de banque et je les ai étudiés de près. Alors qu'il avait eu de gros problèmes d'argent pendant quelques années, vivant bien souvent à découvert, il avait des rentrées régulières depuis trois ans. Sur ses relevés apparaissent des virements de cent livres, toutes les fins de mois au début, puis l'intervalle entre les virements devient de plus en plus court. Vous savez ce que çà m'évoque ?
Allingham, complètement amorphe, regardait droit devant lui dans le vide. Il ne répondit pas.

- Un chantage, continua Holmes, n'est-ce pas ?
L'absence de réaction eut valeur d'acquiescement.
Impitoyable, Holmes continua sa douloureuse démonstration :
- Et comme tous les maîtres chanteurs, il est devenu de plus en plus exigeant. S'il n'obtenait pas satisfaction, il allait tout révéler, vous ne pouviez plus vivre avec cette menace en permanence au-dessus de votre tête et vous ne pouviez accepter que votre nom risque d'être traîné dans la boue. Vous avez alors décidé de vous débarrasser de lui.
- Assez, hurla Allingham en bondissant de son siège, assez !! Cette ordure n'a eu que ce qu'il mérite. Je l'ai tué et je ne le regrette pas un seul instant !
Son épouse le regarda avec effroi :
- Mon dieu, Charles, je ne peux le croire !
Quelque chose dans sa voix me sembla sonner faux.
- Et puis-je vous demander comment vous avez procédé ? Cela m'intrigue fort! demanda Holmes
- Laissez-moi, c'est moi l'assassin, ça ne vous suffit pas ? J'avoue, oui, je l'ai tué et il n'a eu que ce qu'il méritait ! Maintenant, faites de moi ce que bon vous semble ! Je paierai ma dette à la société, de ma vie s'il le faut !
- J'aimerais que vous puissiez m'expliquer le modus operandi de ce meurtre en apparence impossible, mais je suis persuadé que vous l'ignorez. Oui, n'est-ce pas, Mr Allingham, vous ne savez rien quant à la conception et à l'exécution de ce meurtre ?
Puis se tournant vers Mme Allingham :
- Par contre, je crois que vous savez beaucoup de chose et surtout comment le meurtre a été perpétré !
Allingham se jeta sur Holmes avec un cri de rage, martelant la poitrine de mon ami de ses petits poings serrés.
- Il ne vous suffit pas de me harceler, voilà que vous vous en prenez aussi à mon épouse ! Où voulez-vous en venir ? Pourquoi diantre nous tourmentez-vous ainsi ? Partez, je vous en conjure, partez !!
Mme Allingham alors se dressa entre mon ami et son époux.
- Laisse, Charles, il a raison et tu le sais très bien. Je te remercie d'avoir tenté de me protéger. Oui, j'ai tué Montcozet ! avoua-t-elle avec des accents de tragédienne. Eût-elle connu Corneille qu'elle aurait ajouté: « je le ferai encore si j'avais à le faire » !
Holmes alors brandit une longue et fine tige de métal acérée : une épingle à chapeau qui devait mesurer environ huit pouces.
- C'est une épingle telle que celle-ci qui a servi au meurtre. Et c'est vous qui avez suggéré à Montcozet de changer de chambre avec votre époux que vous avez dû sans trop de mal persuader d'accepter cette permutation.
- Vous êtes très perspicace, Mr Holmes, dit Mme Allingham avec une pointe d'admiration dans la voix. Montcozet n'était pas très rassuré à l'idée de prendre la place de Charles, mais je lui ai rappelé que barricadé à l'intérieur et à la condition impérative de n'ouvrir à personne, il ne risquait rien. C'est ce qui a également convaincu Charles d'accepter.
- Mais si l'un ou l'autre avait refusé, votre plan tombait à l'eau. Convaincre votre époux paraissait le plus facile, Montcozet par contre, ce n'était pas gagné d'avance.
- Je sais être très persuasive, Mr Holmes, et puis Montcozet avait tout intérêt financièrement parlant à ce que mon mari reste en vie. S'il avait refusé, j'aurais trouvé autre chose.
- J'en suis persuadé. Et je ne sais de quel subterfuge vous avez usé pour l'amener à regarder par le trou de la serrure, peut-être simplement quelques paroles ou un bruit quelconque dans le hall qui était plongé dans le noir... Vous avez su que Montcozet regardait par cet orifice lorsque la lumière qui filtrait a été occultée. Alors vous avez frappé.
- J'ai simplement parlé en déguisant ma voix, avoua Mme Allingham. Montcozet, intrigué et peut-être un brin inquiété par cette voix qu'il ne connaissait pas, ne pouvait manquer de regarder par le seul moyen qu'il avait à sa disposition, le trou de la serrure !
- Simple et ingénieux, admit Holmes. Les enquêteurs auraient pensé que Montcozet avait été tué par erreur à la place de votre époux, et faute de piste sérieuse, l'enquête aurait vite piétinée. Vous n'aviez bien évidemment pas prévu que Montcozet ferait appel à mes services, mais vous avez pensé que çà ne changerait rien, bien au contraire même, cela et la lettre de menace contribueraient à cautionner le fait que Montcozet ait été tué par erreur. Et c'est vous, bien sûr, Mme Allingham, qui avez envoyé cette missive ?

Et sans attendre la réponse qui était évidente :
- Montcozet a pris cette menace au sérieux. Oh, ce n'est pas qu'il craignait pour votre vie, Mr Allingham, loin de là. Il craignait surtout de perdre une source régulière de revenus. Il avait apparemment de gros besoins d'argent. Pourquoi, çà, l'enquête le dira : le jeu, les femmes ?
- Les deux, Mr Holmes, précisa Mme Allingham, et c'est ce qui a tué son épouse, morte de chagrin par la faute de ce... de ce...
Mme Allingham ne put terminer sa phrase, brisée par une émotion grandissante.
- Et je trouve bien singulier, continua Holmes, et aussi bien... opportun qu'un vagabond vienne mourir sur vos terres le jour même que vous en avez besoin. Le hasard fait bien les choses, ne trouvez-vous pas ? Ou n'est ce pas plutôt Montcozet qui l'aurait un peu aidé à mourir ?
- Je ne sais pas, dit Mme Allingham en baissant la tête, mais j'ai toujours eu un doute, mais comme cela nous arrangeait bien, j'ai fermé les yeux. Par lâcheté, je l'avoue.
- Vous n'avez commis qu'une seule erreur, celle de ne pas détruire les lettres de votre fils. Ce sont elles qui m'ont fait découvrir la vérité.
Et posant une main compatissante sur l'épaule de la meurtrière en un geste qui me surprit et me toucha, il ajouta d'un ton très doux :
- Il est ici, n'est-ce pas ? La cuisinière m'a avoué préparer tous les soirs un copieux repas que Mr Allingham monte dans sa chambre, car il a, prétend-t-il, souvent un "petit creux" dans la nuit. Ce plateau est bien sûr pour Edouard...
Mme Allingham acquiesça d'un bref mouvement de tête.
- Je pense que l'odieux chantage exercé par Montcozet vous vaudra une relative clémence des juges.
Un hurlement de Mr Allingham nous fit alors tous sursauter. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, il regardait par une fenêtre quelque chose que, rendu muet par l'intense émotion qui le frappait, il montrait du doigt. Holmes se précipita et l'écarta pour regarder à son tour. Je le suivis. Au loin, un homme jeune que nous devinâmes être Edouard courait à perdre haleine. Alors, sans perdre un instant, nous le prîmes en chasse, mais le fuyard avait beaucoup d'avance. Le vent s'était levé et les violentes bourrasques qu'accompagnait une pluie cinglante nous gênaient dans notre progression. Nous avions parfois l'impression de faire du sur-place. Edouard, bien sûr, subissait le même handicap, mais il était jeune, et son avance augmentait à vue d'½il. Bientôt, notre course nous amena non loin de l'endroit où nous avions échangé quelques mots cet après-midi avec le paysan. Edouard se dirigeait vers le précipice ! Arrivé au bord, il s'arrêta, se retourna et nous regarda. Holmes, qui était légèrement devant moi, ralentit et freina ma course en me saisissant par le bras.
- Watson, laissons-le, je crois que j'ai compris ce qu'il a l'intention de faire... et je crois que son père l'a tout de suite compris également...
Et quand nous arrivâmes au bord du précipice, le corps désarticulé de l'héritier des Allingham reposait sur les rochers, vingt-cinq mètres plus bas.
- La boucle est bouclée, me dit Holmes, cette fois, il est bel et bien mort! Ca vaut beaucoup mieux comme ça !
La nuit suivante, Holmes et moi allâmes récupérer le cadavre qui prit la place qui lui était dévolue dans le caveau familial. Cette partie de l'affaire fut, vous vous en doutez, bien entendu étouffée. Edouard était déjà mort il y avait huit ans maintenant, à qui donc profiterait la vérité ? A quoi servirait-elle, sinon à faire souffrir encore plus une famille déjà bien affligée ?
La version officielle fut que le jeune Allingham, meurtrier des deux femmes et se repentant de ses crimes, avait mis fin à ses jours huit ans auparavant, et que les dits crimes étaient l'unique objet du chantage auquel se livrait Montcozet.

Ce qu'il advint des divers protagonistes de cette affaire, je vous livre le peu que j'en sais:
Mme Allingham fut condamnée à une courte peine de cinq ans de prison. Son avocat, avec habilité, avait su lui attirer la sympathie des juges en dressant un portrait de Montcozet d'une noirceur absolue. Quant à Mr Allingham, il acheta un petit cottage non loin de la prison et on le vit rendre visite tous les jours à son épouse pendant toute la durée de sa détention. Je ne sais pas ce qu'il advint d'eux lorsque Mme Allingham eut fini de purger sa peine, mais pendant longtemps, il m'arriva parfois de penser à ce couple tout à fait ordinaire, dont la bonne santé mentale ne pouvait laisser place au doute et je me demandai sans jamais trouver de réponse par quelle aberration ils avaient pu engendrer un tel monstre. Qu'un être comme celui-ci naisse dans un taudis de Whitechapel ou de Poplar n'aurait rien eu d'étonnant. Un être confronté dès son plus jeune âge à la perversion, la trahison, la lâcheté, la violence, à qui personne n'aurait jamais inculqué la plus infime parcelle de morale, un être dégénéré issu d'une longue lignée d'ancêtres alcooliques et syphilitiques. Mais en la circonstance, on ne pouvait incriminer ni son hérédité ni son environnement. Alors fallait-il penser que le mal est en chacun de nous, inhérent à la nature humaine et qu'il ne demande qu'une occasion de s'exprimer ? Quelles pulsions, quels bas appétits avaient pu pousser ce jeune homme à de telles exactions ? Comment avait-il pu se livrer à ces crimes horribles sans remord ni culpabilité ? Que ses parents soient liés par le sang pouvait-il l'expliquer ? Mais que je sache, les mariages consanguins ne sont pas générateurs de défauts, mais si l'imperfection existe, ils multiplient les probabilités de la transmettre. Fallait-il donc chercher dans la généalogie des parents quelque ancêtre assassin et dément? Ou peut-être devrai-je chercher une réponse à mon questionnement dans cette science nouvelle qui venait de naître du côté de Vienne, en Autriche, sous l'égide d'un certain Dr Freud ?
Quand, parfois, dans les années qui suivirent, je pensais à ce malheureux couple, mon imagination, fertile malgré ce que put en dire Holmes, me montrait toujours deux êtres prématurément vieillis, vêtus de noir, courbés, tristes, silencieux, cheminant sur un chemin qui ne menait nul part, unis par le malheur et n'attendant plus que la délivrance de la mort. Longtemps, cette vision me hanta... et puis notre route croisa d'autres tragédies. Petit à petit, les Allingham sortirent de mes souvenirs, pour ne plus y revenir jusqu'à ce jour...
Holmes ne ressortit pas indemne non plus de ce drame. Et s'il ne l'exprima pas, du moins avec des mots, la première chose qu'il fit arrivé à Baker Street fut de sortir de sa vieille babouche au cuir patiné seringue et flacon de cocaïne, et je ne me sentis ni l'envie ni le courage de lui asséner mon discours habituel sur les dangers qu'il encourait. Quant à moi, je chassai mes noires pensées avec le secours efficace d'une bouteille de vieux Porto, en espérant qu'une affaire intéressante se présenterait bientôt à notre porte. Ce fut bien sûr le cas...

Les Anges de Rise Heaven 22/08/2013

Les Anges de Rise Heaven

Les Anges de Rise Heaven
 
Le télégramme qui nous arriva ce matin-là, et qui avait été amené dans le froid de décembre par un jeune garçon dont la description la plus exacte aurait sans doute été fournie par l'adjectif « famélique », était rédigé en ces termes :

Crime à Rise Heaven / Croyez-vous qu'une peinture puisse tuer ? / Demande aide immédiate / Forte récompense ou cas échéant amitié éternelle / Redmond Hanlon, Rise Heaven

Je réfléchissais à la signification de ce charabia (Holmes était plongé dans une de ses réflexions quotidiennes, et, soucieux de ne pas le déranger, j'avais préféré prendre connaissance du télégramme moi-même) quand sa voix chaude et suave me fit sursauter :
« Eh bien, Watson, pensez-vous réellement qu'une peinture puisse tuer, comme nous le suggère si élégamment notre mystérieux correspondant ? »
A ces mots, je bondis de mon siège.
« Holmes ! Ce message vient à peine d'arriver. Comme vous le voyez, j'ai préféré en prendre connaissance moi-même. Enfin, si je ne m'abuse, vous n'avez pas levé les yeux de votre pipe depuis tout à l'heure... Je sais d'avance que vous jugerez ma question ridicule, mais il me faut pourtant vous la poser : comment diable avez-vous fait ? »
Holmes émit un petit rire, puis se renversa en arrière dans son fauteuil.
« Watson, théoriquement, avec les années, vous devriez être familiarisé avec mes techniques d'observation. Cependant, malgré cette fréquentation, il me semble que leur acquisition vous soit à jamais interdite. Je crains que vous n'assimiliez pour toujours une faculté intellectuelle somme toute élémentaire (peut-être légèrement plus élevée que la moyenne, je vous l'accorde) à des pouvoirs magiques. Si, avant de me poser cette question, vous aviez tourné la tête d'un quart de tour sur la droite, vous auriez aperçu une commode, et, posé sur cette commode, un service complet de vaisselle en argent. Ce service a été amené il y a une heure par Madame Hudson, qui a passé une bonne partie de sa matinée à le briquer. A partir de là, et suivant les lois de l'optique toujours en vigueur, il m'était tout à fait loisible de lire par-dessus votre épaule, et ceci, sans même me lever de ma chaise... »
Soudain, Holmes s'interrompit en tendant l'oreille.
« Mais ou je me trompe fort, ou nous devrions bientôt en savoir plus, car il me semble reconnaître dans l'escalier le pas lourd et emprunté de notre cher Lestrade. Vu le peu d'intérêt que présentent en ce moment les affaires criminelles de Londres, il ne me paraîtrait pas étonnant que l'inspecteur ait eu vent lui aussi de cette histoire. Savez-vous qu'avec l'âge il semble contaminé par ma petite marotte pour les affaires hors du commun, et que... »
A ce moment, trois coups brefs furent frappés à la porte, et Madame Hudson entra suivi de Lestrade, qui soufflait bruyamment dans ses mains repliées en conque. Il tapa négligemment les pieds sur le plancher, faisant tomber de ses chaussures deux petites carapaces de neige, au grand dam de notre logeuse.
Cette dernière redescendit les escaliers quatre à quatre puis remonta les bras chargés d'une multitude de brosses, éponges, détergents et ustensiles du même type. Holmes pria l'inspecteur d'entrer et de fermer la porte ; pendant quelques minutes, nous entendîmes, à travers la cloison, le frottement d'une main énergique sur le plancher.
Tandis que l'inspecteur se réchauffait, Holmes déplia son grand corps, attrapa lestement son tabac, se bourra une nouvelle pipe, puis, recroquevillé dans son fauteuil (on aurait dit une immense araignée) se mit à fumer en dévisageant notre visiteur.
« Décidément, mon cher Lestrade, vos entrées laissent de plus en plus à désirer... Vous n'avez aucune considération pour les talents hygiéniques de Madame Hudson, qui pourtant, dans ce domaine, place la barre très haut (Holmes faisait évidemment référence au reste de la maison : son bureau, quant à lui, était un véritable capharnaüm). Que nous vaut une telle précipitation, qui ne vous laisse même plus le temps de boutonner correctement votre faux col ? »
L'inspecteur, qui s'était débarrassé de son manteau, remit hâtivement sa chemise en place ; puis, se tournant vers Holmes :
« Ah, Holmes ! Je m'excuse de débarquer sans prévenir, je n'étais pas certain de vous trouver ici...
– En ces temps de disette criminelle, et par ce froid, le contraire eût été étonnant...
– ... mais l'affaire vient de nous parvenir ce matin, et j'ai préféré venir vous consulter immédiatement.
– Une affaire de peinture, si je ne m'abuse... »
A ce moment, les yeux de l'inspecteur semblèrent quitter leur orbite, et imprimèrent brièvement sur son visage un faciès du plus haut comique.
« Holmes ! Je vous sais doué d'un talent certain pour attraper les criminels, mais certainement pas de celui de double vue, et...
– Tut tut tut, Lestrade, pas de divagations déplacées, je vous prie, ou vous finirez par ressembler au docteur Watson. La double vue n'a rien à voir là-dedans. Il se trouve simplement que je viens moi aussi de recevoir un télégramme. Mais prenez donc une chaise, Lestrade, ne restez pas ainsi planté au milieu du salon. »
Puis, se tournant vers moi :
« Serait-ce trop vous demander, cher ami, que de refaire une lecture pour notre inestimable invité ? »
Habitué aux manières cabotines de Holmes, je m'exécutai avec bonne grâce, et, sitôt la lecture terminée, je m'aperçus que le détective était déjà parti dans une de ses réflexions lointaines, qui n'augurait en général rien de bon pour les criminels en liberté.
« Hmm, la peinture... Si je ne m'abuse, Watson, nous avons déjà eu à débrouiller quelques affaires ayant trait à la peinture, et à chaque fois, ce furent de petits problèmes assez intéressants... Espérons qu'il en sera de même avec celui-ci... »
Holmes sembla revenir parmi nous. Il se redressa dans son fauteuil, laissant entrevoir dans ses yeux une lueur d'excitation joyeuse.
« Eh bien, mon cher Lestrade ! Le télégramme que nous avons reçu étant un modèle de brièveté, il nous faut faire appel à vos lumières. En tant qu'illustre représentant de la police, j'ose espérer que vous disposerez d'informations complémentaires. Car, à vrai dire, à part le fait que notre correspondant ait écrit dans un état d'agitation extrême – j'en veux pour preuve qu'il a choisi le mode d'envoi le plus rapide, et qu'il va, dans son télégramme, jusqu'à promettre une amitié éternelle à un parfait inconnu – et qu'il appartienne à la bonne société (cette supplique déguisée en ordre ne me trompe pas), sans oublier cette étrange allusion à la peinture, nous nous trouvons, pour ainsi dire, sans le moindre petit bout de piste.
– J'en sais un peu plus que vous, Holmes mais hélas, d'après les premiers éléments, il semble que ce soit le genre d'affaire où chaque éclaircissement, contrairement à son rôle habituel, vient épaissir un peu plus le mystère.
– Excellent ! Voyons donc quel genre d'éclaircissement possède cette fâcheuse habitude, et tâchons de lui rendre sa faculté première. »
Lestrade s'éclaircit la voix.
« Eh bien, je pense pouvoir vous brosser un tableau assez complet de la situation, car l'exposé de mon collègue de Leicester, dans sa lettre, était tout à fait exhaustif ; en outre, suivant vos méthode, je n'ai pas manqué de consulter divers ouvrages avant de venir. Voici donc toute l'histoire.
Rise Heaven est le nom d'une grande propriété située dans les environs de Leicester. Cette propriété s'élève sur les hauteurs des collines de Black Lodge, où elle a été érigée il y a environ deux siècles par des descendants de Robert Walpole. Le nom de Rise Heaven fait référence à une légende locale, qui prétend que des anges seraient descendus du ciel à la fin du Moyen Age pour châtier un bandit de grand chemin, un certain Edmond Blood. Ceci pour vous fournir un cadre historique et géographique. Il y a dix ans, environ, Rise Heaven a été acquise par Sir Robert Neville, un riche industriel de Birmingham, pour un montant qui, aux dires de tous, s'avérait assez considérable. Cet achat avait en réalité un double but : offrir à Sir Neville un endroit paisible où couler sa retraite (Sir Neville est veuf et a plus de soixante-dix ans) mais surtout lui permettre d'assouvir sa passion première : la peinture. Dans les milieux artistiques, Robert Neville passe en effet pour un amateur éclairé, et un mécène de premier ordre. C'est lui qui a financé en grande partie l'exposition Rembrandt l'année dernière au Albert Museum, et dont vous vous souvenez certainement (à ce moment, Holmes eut un petit sourire. Lestrade ne passait pas pour un grand amateur de peintures ; en revanche, il semblait très pris par son sujet). Rise Heaven devait donc, selon le souhait du vieillard, devenir une sorte de musée personnel, dans lequel tous les tableaux que sa curiosité et son argent lui ont permis d'acquérir depuis plus d'un demi-siècle seraient exposés.
Lors de son emménagement, Sir Neville arriva accompagné du même personnel qui le servait encore il y a peu, juste avant sa mort. Il semble, pour des raisons que je ne m'explique pas (peut-être le caractère solitaire du vieillard) que tous ces gens aient été recrutés avant tout pour leurs qualités de discrétion. Selon mon collègue, il s'agit en effet de personnes aux m½urs tranquilles, qui n'ont jamais fait parler d'eux dans le voisinage. On trouve d'abord un couple de domestiques presque aussi âgés que le propriétaire, Mr et Ms Smith ; son secrétaire particulier, Redmond Hanlon (l'auteur du télégramme) ; un gardien nommé Krotchev, d'origine russe, et qui a dans les cinquante ans ; enfin un jardinier qui fait également office d'homme à tout faire, John Mackenzie.
Ce petit monde a cohabité pendant de nombreuses années sans que le moindre nuage soit venu occulter la tranquillité de Rise Heaven. Du moins, jusqu'il y a cinq jours. »

A cet endroit, je m'aperçus que la lueur dans les yeux de Holmes s'était intensifiée. Il pencha la tête en avant et interrompit l'inspecteur :
« Pardon, je vous prie ? Quel jour exactement ? »
Lestrade sortit de sa poche une petite feuille pliée en quatre, l'ouvrit, et se mit à la parcourir rapidement.
« Le sept. Le mardi sept.
- Ah, bien. Merci, Lestrade. »
Puis, se tournant vers moi :
« Vous voyez, Watson, c'est typiquement le genre de détail auquel ne prête pas suffisamment attention le profane. Mais reprenez, Lestrade, reprenez, je vous en prie. »

« Bien. Merci. Donc, le mardi sept, il y eut un petit évènement  qui plongea la communauté dans un certain émoi. Sir Neville reçut une lettre, et, à peine eut-il achevé sa lecture, que son comportement changea du tout au tout. Il congédia sèchement ses domestiques puis s'enferma dans son bureau, ordonnant de n'être dérangé sous aucun prétexte. Vous comprenez, d'après la description que m'en a fait mon collègue, Sir Neville était un vieillard débonnaire qui était la douceur même. Jamais ses employés n'ont eu à se plaindre d'un manque de respect à leur égard ; aussi une telle brusquerie les inquiéta quelque peu. Sir Neville ne descendit pas de la journée, et demanda à ce qu'on lui serve son repas sur place. Ce n'est que le lendemain matin qu'il fit appeler son secrétaire et lui annonça, avec une certaine fébrilité, qu'il allait bientôt recevoir un nouveau tableau, et que toutes les dispositions pour sa réception devaient être prises. Une telle prévenance étonna fort Redmond Hanlon ; Sir Neville était certes un amateur d'art, mais il n'avait jamais montré des signes d'un quelconque fétichisme. Naturellement, il fit comme ordonnait son employeur, mais sans manquer de s'ouvrir de ses craintes au jardinier, Mackenzie, qui passe pour être la personne la plus proche de Sir Neville. Celui-ci rassura le secrétaire en concluant qu'il devait s'agir simplement d'un tableau que Sir Neville convoitait depuis longtemps. Ces paroles apaisèrent Mister Hanlon. La vie à Rise Heaven reprit son cours. Sitôt sa petite crise passée, Sir Neville se montra d'ailleurs le même, enjoué et alerte, malgré ses soixante-dix printemps.

Deux jours plus tard, le jeudi neuf donc (Lestrade jeta un coup d'½il à Holmes, qui hocha la tête, l'air satisfait) deux hommes en calèche vinrent livrer le tableau. C'était une peinture d'un format imposant, soigneusement emballée. Ils eurent du mal à l'acheminer dans le cabinet de l'ancien industriel. Durant tout le temps que dura la man½uvre, Sir Neville parut énervé, multipliant les recommandations, allant même jusqu'à rudoyer les employés. Sitôt la peinture installée, Sir Neville s'enferma dans son cabinet et ordonna une nouvelle fois de n'être dérangé sous aucun prétexte. Les deux livreurs ont été interrogés : ils appartiennent à une société privée de Leicester, et ont agi sur les recommandations d'une lettre anonyme. La lettre était accompagnée d'une forte somme d'argent, bien au-delà des tarifs habituels. »
Holmes, qui ne détachait pas ses yeux de l'inspecteur, l'interrompit brusquement.
« Curieuse façon de procéder, ne trouvez-vous pas, Lestrade ?
– Sans doute. Mais on voit des choses encore plus étonnantes, de nos jours, n'est-ce pas ? Peut-être le vendeur ne souhaitait-il pas être connu... cela se fait parfois, dans les milieux artistiques. »
Holmes eut l'air surpris.
« Tiens, vous croyez ! Il semble pourtant qu'il pourrait y avoir une autre raison, autrement plus importante... »
Nous attendîmes la fin. Mais comme le détective ne semblait pas disposé à en dire plus, l'inspecteur reprit le fil de son récit.
« Sir Neville ne sortit pas de son cabinet de la journée. Plusieurs fois Mr et Ms Smith montèrent et frappèrent doucement à la porte, mais seuls des grognements impatients leur répondirent. Le vieil homme demanda de nouveau à ce qu'on lui serve son repas sur place. Le même climat d'inquiétude s'installa à Rise Heaven. La nuit se passa pourtant sans incident. Le lendemain, comme tous les matins, Redmond Hanlon frappa à la porte de son employeur. Sir Neville avait conservé des habitudes de working man et aimait traiter ses affaires courantes dès la première heure. Mais nulle voix ne lui répondit. Redmond Hanlon réitéra ses coups, puis, devant le silence angoissant, alerta la maisonnée. Mackenzie arriva le premier et décida d'enfoncer la porte. Le corps de Sir Neville fut découvert dans son cabinet particulier. Il gisait tout habillé, devant le tableau qu'il venait d'acquérir. Tout porte à croire que la mort remontait à quelques heures. Mais, le plus étrange, et c'est là, Holmes, que j'espère éveiller votre intérêt... »
« C'est que Sir Neville ne portait aucune trace de coups ou de blessure, et qu'il semblait mort de mort naturelle. »
Lestrade, pour la deuxième fois de la matinée, ouvrit des yeux démesurés.
« Mais Holmes, comment diable...
- Vous oubliez le télégramme de Mister Hanlon. Il nous demande (je cite ses mots) « si une peinture peut tuer ». Ce qui laisse entendre, évidemment, que Sir Neville n'est pas mort d'une façon « dramatiquement criminelle », si vous me passez l'expression, mais d'une manière étrange, mystérieuse, de telle sorte qu'aucun signe extérieur ne permet d'expliquer son décès.
- Oui, bien sûr... murmura Lestrade. Il est tout de même incroyable, Holmes, que lorsque vous prenez la peine d'expliquer vos petits trucs...
- ...Mes « petits trucs », comme vous dites, deviennent clairs comme de l'eau. Je sais. Watson m'en fait régulièrement la remarque. A tel point que je me demande parfois si je ne devrais pas cesser d'élucider un mystère, et me contenter d'indiquer le nom du coupable, en espérant que l'on me croit sur parole. Mais trêve de plaisanteries, Lestrade, poursuivez, il me semble que vous n'avez pas dit le plus important.
- En effet. Au vu de l'atmosphère pénible qui régnait à Rise Heaven, du comportement étrange de Sir Neville, et de ce décès impromptu, Redmond Hanlon décida d'alerter les autorités. Mon collègue, l'inspecteur McCarthy, arriva sur les lieux. Il suivit la procédure classique : audition des témoins, constatation de la mort par le médecin, demande d'autopsie. Je vois que vous haussez les épaules, Holmes, mais à sa décharge, il faut reconnaître qu'il ne pouvait pas faire grand-chose d'autre. Après tout, même si la mort semblait mystérieuse, le vieillard avait pu succomber à une attaque. L'affaire en était là quand le rapport du médecin légiste tomba. Sir Neville était mort empoisonné. Du cyanure. Le premier réflexe de l'inspecteur fut d'interroger le couple de domestiques, puisque c'étaient eux qui avaient apporté le dîner. Mais on ne put rien en tirer. De toute façon, le repas ne contenait pas de poison. De plus Sir Neville n'y avait pas touché. L'inspecteur McCarthy émit alors l'hypothèse qu'il avait été absorbé sous la menace, mais aussitôt surgissait un autre problème : comment l'assassin avait-il pu pénétrer dans la chambre, et surtout, comment avait-il pu en sortir ? La porte était fermée à clef, les volets et les fenêtres avaient été tirés et barrés de l'intérieur, et on ne releva aucune trace d'effraction. Comme il avait neigé la veille, on se mit à la recherche d'empreintes de pas dans le jardin, et en particulier sous les fenêtres de Sir Neville...
- ...Et on n'en trouva aucune, termina Holmes. Hmm, effectivement, le cas est assez étrange, mais on peut déjà émettre deux ou trois hypothèses, qui permettraient d'expliquer...
– Oui ? dit Lestrade.
– Il est trop tôt pour en parler. Je suppose que votre confrère, devant un cas aussi complexe, vous a écrit sans tarder, pour vous demander quelque lumière...
– Oui – et il a également mentionné votre nom. Je suis d'accord avec lui : ceci me semble parfaitement dans vos cordes.
– Sans doute. Serez-vous assez bon, mon cher Watson, pour consulter l'annuaire des chemins de fer ? Cette affaire réclame un examen sur place, et nous n'avons que trop tardé. J'ose espérer, Lestrade, que vos hommes, contrairement à leur habitude, n'auront pas retourné les lieux en tous sens, et qu'ils m'auront laissé quelques miettes... »
A ces mots, l'inspecteur eut un mouvement d'humeur.
« Holmes ! Dans la police, nous n'avons peut-être pas vos intuitions géniales, mais nous savons faire notre métier, et...
– Je vous en prie, Lestrade, je vous en prie, je ne voulais pas paraître insultant. Cependant, avant de partir, il nous reste un dernier point : pouvez-vous nous décrire, le plus minutieusement possible je vous prie, le tableau acquis par Sir Neville ? »
L'inspecteur eut une moue ennuyée.
« Je regrette, mais mon collègue ne m'en n'a pas fait part. Je sais qu'il s'agit d'une erreur... Cependant, nous aurons tout le loisir de le détailler sur place.
– Une erreur regrettable. Car tout indique, bien sûr, qu'il s'agit de la pièce maîtresse de cette affaire. Nous nous retrouvons donc, pour l'instant, dépourvus de l'essentiel. Mais bref, passons. Watson, ces horaires ?
– Le prochain train part dans une heure et demie.
– Ce qui nous laisse à peine le temps de faire nos bagages. En route ! »
Et avec cette énergie soudaine qui stupéfiait toujours ceux qui le rencontraient pour la première fois, Holmes se leva d'un bond et se rendit dans sa chambre. Pour ma part, j'eus à peine le temps de héler un fiacre, rassembler mes affaires, prier un collègue d'assurer la prise en charge de mes patients pour le lendemain et d'embrasser ma chère épouse.
Une heure plus tard, nous nous tenions tous les trois sur le quai de la gare centrale, frissonnant dans le froid de décembre.
Le voyage se déroula sans encombre. Durant tout le trajet, Holmes observa le paysage en tirant régulièrement sur sa pipe. Il ne semblait plus s'apercevoir de notre présence, et resta sourd à nos questions. Pour ma part, si on mettait de côté quelques cas particulièrement retors, je ne me souvenais pas d'une affaire aussi complexe. Il n'y avait pas de mobile (pour quel raison aurait-on pu vouloir tuer un vieillard doux et inoffensif ?), pas de meurtrier, et pas d'arme... C'était à n'y rien comprendre. Mais Holmes, lui, paraissait confiant et serein, et plusieurs fois, nous le surprîmes même à siffloter un air d'opéra connu.
Ce ne fut que lorsque nous arrivâmes en gare de qu'il consentit à nous faire grâce de quelques détails.
« Ah, dit-il en dépliant son grand corps, alors qu'un mince rayon filtrait entre les nuages, qu'il est réjouissant de constater qu'il existe encore des affaires complexes sous le soleil ! Voyez-vous, Lestrade, j'en faisais la réflexion à Watson ce matin même : nos criminels me semblent de plus en plus dépourvus d'imagination. Une vieille dame fortunée, un couteau maculé de sang, et le tour est joué ! Mon Dieu, on se croirait dans un roman russe. Ce n'est même pas digne de vos élèves de l'école de police. Heureusement, aujourd'hui, nous avons affaire à quelque chose de beaucoup plus ténébreux, beaucoup plus corsé, dont je commence seulement à entrevoir les ramifications. Watson, je vous le dis : si tout se passe bien, comme je le prévois, vous aurez une belle affaire à raconter à vos lecteurs. »
Le train entra en gare. Lestrade, avant notre départ, avait câblé son confrère de Leicester, et ce dernier avait mis une voiture à notre disposition. Le chauffeur chargea nos bagages et nous prîmes la route de Rise Heaven.
La campagne, légèrement vallonnée, composée de coteaux et de petits prés, typique de cette partie de l'Angleterre, défilait sous nos yeux. La plupart des champs étaient parsemés d'une fine couche de neige. Le ciel était sombre ; ce n'était pas le froid vif et joyeux d'une veillée de Noël, mais un temps de décembre boueux et triste, à cause des températures, qui n'étaient pas assez basses. L'automne faisait de la résistance et donnait aux choses un tour assez mélancolique.
Dans la voiture, nous étions tous les trois plongés dans nos occupations. Lestrade revoyait ses notes. Holmes avait allumé une nouvelle pipe. Moi, je me laissais porter par les cahots de la route, m'efforçant, sans succès, de laisser mes pensées en dehors de l'affaire.
Finalement, la masse impressionnante de Rise Heaven apparut entre deux collines.
C'était un manoir du XVIIIe siècle, à l'architecture orgueilleuse, construit avec un sens inné du décorum, comme pour impressionner durablement la noblesse voisine. Deux tours s'élançaient vers le ciel, comme les clochers d'une sinistre église. Le bâtiment principal était flanqué de deux ailes massives, percées de nombreuses fenêtres. Des encorbellements partaient des combles et descendaient vers les gouttières, donnant au manoir l'apparence d'une robe de mariée flétrie. C'était peut-être dû au climat maussade, mais la bâtisse me parut aussitôt d'une tristesse accablante. Il fallait vraiment être doté d'un tempérament optimiste, comme celui de feu Sir Neville, pour vouloir vivre dans un endroit pareil.
Le fiacre stoppa devant le perron. Aussitôt, les portes du manoir s'ouvrirent largement, et sur le seuil parut un jeune homme d'aspect frêle, engoncé dans un manteau sombre, et à la tête surmontée d'une impressionnante masse de cheveux roux. Il se précipita vers nous, aida Lestrade à descendre, puis serra la main de mon ami avec animation.
« Ah, Monsieur Holmes ! Je suis heureux de vous rencontrer. J'avoue que je redoutais que mon télégramme n'arrive trop tard, et que toute cette affaire ne soit jamais résolue. »
Il prit alors des airs de conspirateur, et, se penchant vers le détective :
« Vous comprenez, monsieur Holmes, ici, la police patauge complètement, et sans vos lumières...
– Ne sous-estimez pas trop la police, l'interrompit Holmes assez sèchement. Elle sait se montrer parfois plus efficace qu'on ne croit.
Et, se dégageant de l'étreinte, il se dirigea vers l'entrée.
Je considérai Holmes avec étonnement.
Moi aussi j'avais été déçu par l'aspect de Redmond Hanlon, que j'imaginais, suite aux descriptions de Lestrade, comme un jeune homme à l'allure sympathique, mais je ne comprenais pas que mon ami fasse preuve d'une telle impolitesse à son égard. Ce n'était certes pas dans ses habitudes. Mais surtout, ce qui me stupéfiait, c'est qu'Holmes ne m'avait pas habitué aux compliments sur la police, de quelque nature qu'ils soient.
Je m'apprêtai à me diriger vers l'entrée quand je me m'aperçus que le détective, contre toute attente, s'était éloigné de l'allée centrale et avait dirigé ses pas de l'autre côté du manoir. Il marchait lentement, tournant la tête à droite et à gauche, comme s'il cherchait quelqu'un.
Au bout d'un moment son visage s'éclaira, et nous le vîmes faire des signes à une personne qui se trouvait hors de notre vue – vraisemblablement dans le jardin.
Puis un homme fit son apparition : selon toutes apparences, il s'agissait de Mackenzie, le jardinier de Sir Neville. Holmes et lui entrèrent aussitôt en grande conversation. Nous étions trop loin pour en saisir le moindre mot, mais je reconnus à l'air flatté de Mackenzie que Holmes avait mis en ½uvre son incroyable talent d'empathie, qui lui permet, quand il le veut, de se faire apprécier de n'importe qui en quelques secondes. Quelques minutes plus tard, le détective revint vers nous, l'air satisfait, et se dirigea vers la porte d'entrée.
Comme je ne parvenais pas à comprendre la signification de cette petite scène, je saluai brièvement Redmond Hanlon, qui était resté pétrifié sur le gazon, et pénétrai à mon tour dans la bâtisse.
Lestrade et MacCarthy nous attendaient dans le hall.
MacCarthy était un homme de trente-cinq ans, à l'aspect encore jeune, à la physionomie ouverte et énergique, bien que celle-ci soit tempérée par un léger embonpoint. A notre vue, son visage afficha un certain soulagement.
« Monsieur Holmes ! Je suis ravi que vous ayez pu faire le déplacement. Quant à ce gentleman, il doit s'agir du docteur Watson ? »
J'acquiesçai.
« Bien, je n'abuserai pas de votre temps avec des considérations inutiles ; je suppose, messieurs, que vous souhaitez vous rendre immédiatement sur les lieux du crime? »
Levant un sourcil interrogateur, Lestrade se tourna vers Holmes, qui avait allumé une nouvelle pipe ; mais ce dernier, ignorant la question, avait gardé les yeux fixés sur la porte d'entrée. Redmond Hanlon fit alors son apparition.
« Mister Hanlon, dit Holmes d'une voix forte, suffisamment pour être entendu de tous, auriez-vous l'amabilité de nous faire les honneurs du manoir ? Nous souhaitons nous rendre dans la chambre de Sir Neville, et il me paraît de la plus haute importance que vous nous accompagniez. »
Surpris, Redmond Hanlon considéra quelques instants mon ami ; puis, se ressaisissant, il passa à contrec½ur devant nous.
« Si vous voulez bien me suivre... »
Le secrétaire se mit à gravir lentement le grand escalier ; parvenu au premier étage, il bifurqua dans un petit couloir et s'arrêta devant la dernière porte.
« Vous trouverez ici les choses exactement comme nous les avons découvertes ; excepté, bien entendu, le corps de mon maître. Je dois dire que la police a fait du bon travail et n'a rien dérangé. »
A ce moment, Redmond Hanlon jeta un ½il à l'inspecteur McCarthy ; Holmes, lui, eut un sourire amusé.
« Nous verrons bien », dit-il.
Et il pénétra dans la chambre.
Nous débouchâmes d'abord dans le bureau de Sir Neville. Dans cette pièce, un petit secrétaire en acajou supportait de nombreux papiers, et on trouvait disposées sur une commode quelques miniatures d'une facture assez précieuse. La pièce suivante était la chambre de Sir Neville : c'était un endroit simple et austère, sans décoration aucune. Apparemment, l'industriel était le genre d'homme qui attachait peu d'importance à ses commodités, et qui préférait investir son temps et son argent dans le travail.
Nous passâmes enfin dans la pièce où s'était joué le drame, une grande salle, bien éclairée, qui ne comportait aucun meuble, et qui se caractérisait surtout par un superbe parquet ciré.
Nous marquâmes alors tous un temps d'arrêt – même Holmes, d'ordinaire imperturbable, parut surpris.
Accrochés aux murs, on trouvait des dizaines de tableaux, de toutes tailles et de tous les styles, qui offraient au spectateur un panel assez complet de la production picturale des deux derniers siècles, de l'ancien ou du nouveau monde.
On pouvait admirer des ½uvres de Watteau, Thomas Lawrence, Joseph Wright de Derby, Greuze, Hubert Robert, Hans Memling, Murillo... et bien d'autres. Holmes, perdant un peu de son flegme, laissa échapper un « eh bien... » qui était chez lui le comble de la démonstration ; quant à moi, je dois avouer que je ne cessais d'écarquiller les yeux.
« La réputation de Sir Neville n'était pas usurpée, murmura Holmes. Il y a ici de véritables merveilles. »
Puis, reprenant son sang-froid :
« Où a-t-on découvert le corps ? »
L'inspecteur désigna un coin de la pièce :
« Par ici. »
Nous nous dirigeâmes vers l'endroit indiqué ; seul Redmond Hanlon demeura sur le seuil, nous observant de loin.
Suivant les dernières méthodes de la police américaine, les policiers avaient tracé les contours du corps à la craie, sur le parquet ; on pouvait donc facilement apprécié l'endroit où l'industriel s'était écroulé.

Alors que je considérais la forme tracée sur le sol, Holmes se pencha vers moi :
« Vous ne regardez pas là où il faut, Watson. »
Je levai la tête.
Exactement au-dessus de l'endroit où était tombé Sir Neville, un grand tableau était accroché, dont le style et l'exécution me furent immédiatement familiers, bien que je ne pusse en définir la raison.
Il s'agissait d'une scène religieuse : sur une surface d'environ deux mètres sur trois, l'artiste avait représenté deux anges qui sermonnaient un bandit de grand chemin. Ce dernier se tenait dans le coin inférieur droit, prostré et misérable, la tête enfouie dans les mains, comme pour se protéger de la justice divine. Un des anges le menaçait de son épée, composée de flammes entrelacées ; l'autre tenait dans la main droite une pomme écarlate, et, de la main gauche levée en signe de paix, semblait inviter le pêcheur à la repentance. Cette composition possédait une force symbolique assez puissante ; je m'approchai pour apprécier les détails. Les robes des anges étaient peintes dans un blanc soyeux, impalpable ; mais ce qui attirait surtout le regard, c'était la pomme, cette magnifique pomme rouge, dont l'écarlate se distinguait particulièrement au milieu des autres couleurs plus sombres du tableau.
Je suis un modeste amateur de peinture, qui ne se rend à la National Galery qu'une fois par an, mais je ne me souvenais pas avoir observé un fruit peint avec une telle ressemblance. Sa réalité était quasi-surnaturelle.
Je m'approchai davantage pour détailler les nuances du pinceau quand la voix de Holmes m'arrêta :
« Holà, Watson, doucement, ou vous allez abîmer une pièce à conviction ! Ce tableau est certes admirable, mais il convient de ne pas l'endommager : vous avez compris je pense qu'il entretient un rapport avec le décès de Sir Neville. »
Holmes se plaça à son tour devant le tableau puis le contempla longuement.
« Plus qu'un rapport... murmura-t-il.
Il se dirigea ensuite vers les fenêtres, qui étaient restées fermées. A chaque fois, il en inspecta longuement le mécanisme, les gonds, les chevrons. Puis il fit un tour minutieux de la salle, détaillant chaque interstice du parquet, chaque rainure. Plusieurs fois il suspendit son inspection pour s'arrêter devant un tableau. Il sortait alors une loupe de sa poche, examinait un détail de la toile, puis reprenait ses investigations, l'air satisfait. Enfin, au bout de plusieurs minutes, il revint vers nous, et déclara d'une voix enjouée :
« Eh bien, messieurs, que diriez-vous d'un bon dîner ? Nous avons croisé toute à l'heure une auberge qui me paraît tout à fait indiquée.
– Comment ? s'exclama Lestrade. Abandonner l'enquête ? Mais nous venons à peine d'arriver, nous n'avons pas procéder à l'audition des témoins, et...
– L'inspecteur McCarthy s'en est déjà chargé, il me semble ? continua Holmes d'un ton badin. En outre, je suis maintenant en possession de tous les fils qui me permettent de remonter au nom du coupable. Il me semble donc inutile de poursuivre. A moins, bien sûr, que vous n'ayez une autre raison ?
– Vous pouvez nous donner le nom du meurtrier ? s'écria Lestrade (l'inspecteur n'essayait même pas de cacher sa surprise : il était abasourdi).
– Humm... J'en conclus au ton de votre voix que vous ne préférez pas aller déjeuner ?
– Mais non... », balbutia Lestrade.
Derrière lui, l'inspecteur MacCarthy était muet d'étonnement.
« Très bien », dit Holmes.
Il se dirigea alors vers l'entrée de la pièce, posa la main sur l'épaule de Redmond Hanlon, et déclara :
« Le voici. »

Nous étions tous trop stupéfaits pour bouger.
Finalement Redmond Hanlon se dégagea et s'écria avec force : « Mon Dieu ! Si c'est une plaisanterie, elle est parfaitement déplacée. J'ai été au service de Sir Neville pendant plus de quinze ans ; je l'ai servi avec diligence et dévouement ; de quel droit allez-vous imaginer...
– Je n'imagine pas, coupa tranquillement Holmes. Je prouve. D'ailleurs, comme vous le diront les gens qui me connaissent bien, je n'ai aucune imagination. »
Redmond Hanlon le considéra un instant, puis continua sur le même ton indigné :
« Vous vous êtes contenté d'observer le lieu du crime. Vous ne possédez aucun indice, aucune preuve. Comment osez-vous...
– Vous oubliez la pomme, dit Holmes imperturbable.
Redmond Hanlon se mit à pâlir.
« La pomme... Que...
– Il suffit, dit Holmes. Nous savons tous les deux que ce genre de dérobades ne vous sauvera pas. Votre principale erreur aura été ce télégramme, Mister Hanlon ! Sauf votre respect, monsieur le secrétaire, vous vous êtes laissé aller à une provocation bien cavalière. Mais comme vous le voyez, j'ai relevé le gant. D'ailleurs, sans ce télégramme, je n'aurais sans doute pas résolu l'affaire aussi rapidement. Dans l'ensemble, je l'admets, votre plan était bien conçu. Mis à part cette fanfaronnade de débutant, évidemment. Mais qu'importe ! Maintenant, tout est fini. »
Redmond Hanlon observa mon ami avec rage, sembla prêt à se jeter sur lui, puis finalement se ravisa et poussa un long soupir.
« Je l'admets, dit-il, je me suis attaqué à forte partie. Monsieur Sherlock Holmes, vous êtes un adversaire bien rude ! Inspecteur, faites votre devoir. »
Redmond Hanlon tendit les mains. McCarthy, qui ne comprenait grand-chose à la situation, sortit tout de même une paire de menottes de sa poche, et les passa aux poignets du secrétaire.
Puis, se tournant vers nous :
« Monsieur Holmes, je n'ai jamais assisté à une enquête menée avec un tel brio ! (il parlait avec enthousiasme ; les joues de mon ami s'empourprèrent une brève seconde). J'accompagne Mister Hanlon au commissariat. Mais je vous en prie, ne partez pas ! Je brûle d'entendre vos explications. Accordez-moi une heure, et je reviens immédiatement. »
Sherlock Holmes sourit puis acquiesça. L'inspecteur sortit en poussant Redmond Hanlon devant lui.
Nous descendîmes tous les trois au rez-de-chaussée puis passâmes au salon.
Sortant une pipe de son manteau, Sherlock Holmes s'allongea de tout son long sur le canapé.
« Mes amis, je suis navré, mais j'ai promis de commencer mes explications en présence de l'inspecteur McCarthy ; nous l'attendrons donc. »
Il alluma sa pipe et, les yeux mi-clos, se mit à lancer des ronds de fumée dans la pièce, indifférent à nos mouvements d'humeur.

Une heure plus tard, l'inspecteur était de retour. Il prit place à nos côtés.
« Monsieur Holmes, vous êtes un véritable magicien. Redmond Hanlon n'a fait aucune difficulté pour avouer. Je me suis éclipsé dès qu'il est passé aux détails pratiques de son plan : je voulais tout entendre de votre bouche. »
Sherlock Holmes inclina la tête en souriant. De toute évidence, la compagnie du jeune inspecteur lui était de plus en plus agréable.
« Le problème pouvait apparaître insoluble, envisager de façon directe, frontale, commença-t-il, mais il s'avérait relativement simple dès qu'on l'abordait d'une façon détournée. Il était évident que les faits bruts, dans ce cas, ne nous étaient pas d'un grand secours : un meurtre apparemment sans mobile, un assassin invisible, une pièce fermée de l'intérieur... Tout semblait vouloir nous compliquer la tâche. Trop d'ailleurs. Cette accumulation de petits faits inexplicables paraissait accréditer la thèse que tout avait été longuement préparé, et préparé de façon à nous faire perdre pied. Comme une énigme qu'un esprit machiavélique soumettrait à notre sagacité. »
Sherlock Holmes fit une petite pause, tira quelques bouffées sur sa pipe.
« Ce qui était le cas. Voyez-vous, la première chose qui m'ait frappé, même si sur le coup je n'y ai pas attaché suffisamment d'importance, c'était le ton du télégramme envoyé par Redmond Hanlon. Il y avait surtout cette phrase, particulièrement étrange : « croyez-vous qu'une peintre puisse tuer ? » Même si elle avait pu avoir été écrite sur le coup de l'émotion, cette phrase était absurde. Comme si notre interlocuteur nous demandait soudain si nous croyions aux fantômes, ou une autre aberration de ce genre. Dès ma première lecture, cette phrase m'a trotté dans la tête, mais c'est seulement durant notre voyage que j'ai compris sa véritable signification. »

Holmes fit une nouvelle pause.
« Mais venons-en maintenant aux circonstances du drame.
Comme n'importe qui pouvait s'en rendre compte, toute l'affaire, depuis le début, tournait autour du tableau. C'était son acquisition qui avait perturbé Sir Neville ; c'était au moment de son transfert dans le manoir que l'industriel avait trouvé la mort. En outre, si on partait du principe que personne ne se trouvait auprès de Sir Neville au moment du crime (ce qu'un rapide examen de la pièce m'a confirmé) il fallait nécessairement en conclure que c'était le tableau qui, d'une manière ou d'une autre, était responsable de la tragédie. Mais comment ? Si on mettait de côté les histoires de fantômes et autres stupidités, il ne restait qu'une solution : le tableau transportait le poison.
La première préoccupation de l'assassin a donc été d'introduire le tableau dans la maison. Rien de plus simple : il suffisait de susciter l'intérêt du collectionneur, au moyen d'un thème qui le touchait de près. Et c'est ici que je rappelle à votre bon souvenir la légende de Rise Heaven, telle qu'elle nous a été rapportée ce matin même par l'inspecteur Lestrade. »
McCarthy fronça les sourcils. En deux mots, Holmes le mit au courant.
« C'est pour cette raison que, dès notre arrivée, je me suis empressé d'aller trouver Mackenzie. Je voulais lui demander quel intérêt Sir Neville accordait à cette légende. Le jardinier a paru surpris de l'étendue de mes connaissances au sujet de son maître, mais il n'a fait aucune difficulté pour m'avouer que Sir Neville était passionné par cette histoire, et qu'elle avait même été à l'origine de son désir d'acquérir le manoir.
Mettons-nous maintenant à la place du criminel. Ce dernier sait que l'industriel est passionné par la peinture et l'histoire locale. Il sait que l'annonce de la découverte d'un tableau mettant en scène la légende de Rise Heaven ne pourra que susciter son intérêt. Il commande à un faussaire (Londres en compte des centaines) une peinture de ce genre. L'assassin se fait ensuite passer pour un collectionneur souhaitant garder l'anonymat. Il présente par lettre une foule de documents tous plus faux les uns que les autres, sensés garantir l'authenticité de l'½uvre, et joint à son envoi une reproduction du tableau. Cela se passe le jeudi 7 décembre. Croyant découvrir ce qui pourrait bien être le clou de sa collection, Sir Neville est plongé dans une grande émotion. Dédaignant toute prudence, il ne prend même pas la peine de voir le tableau, et l'acquiert dès le lendemain, sans s'en ouvrir ses proches – à part, bien sûr, Mister Hanlon.
Deux jours plus tard, la peinture est livrée. Très satisfait de son achat, Sir Neville l'accroche dans son cabinet et passe la journée à l'admirer.
Passons maintenant à la partie vraiment machiavélique du plan, celle qui, dans une dizaine d'années, me fera penser à Redmond Hanlon avec une certaine estime intellectuelle.
Le criminel demande au faussaire d'exécuter un détail avec une ressemblance extraordinaire. Il faut que ce détail attire immédiatement l'½il du spectateur. »

« La pomme... » murmurai-je, comme si mes yeux se décillaient.
« La pomme, bien sûr, sur laquelle on aura déposé au préalable une forte dose de cyanure.
- Mais pourquoi mettre du poison sur un tableau ? interrompit MacCarthy. Cela n'a aucun sens.
- Pas si notre assassin est au courant d'une manie assez étrange de Sir Neville. Quand il se sait seul, Sir Neville a en effet pour habitude de toucher ses tableaux, de les caresser, comme ferait, par exemple, un amant avec l'une de ses maîtresse. Vous n'ignorez pas que les collectionneurs, peut-être à cause de leur monomanie, développent souvent ce genre de comportement : par exemple, j'ai connu un mélomane qui ne pouvait écouter un air d'opéra que dans une pièce parfaitement obscure ; et on m'a parlé un jour d'un bibliophile qui commençait toujours ses lectures en ouvrant le livre à la dernière page...
Bref, imaginons la scène :
Sir Neville est seul dans son cabinet. Il admire son acquisition. Les yeux rivés sur la pomme, il fait comme ces oiseaux qui voulaient picorer les raisins peints par Zeuxis : il effleure le fruit. Ce faisant, il transfert une petite quantité de poison sur ses doigts. Le temps passe. A un moment quelconque de la soirée, peut-être même quelques heures plus tard, l'industriel porte la main à sa bouche, machinalement, comme nous le faisons tous. Et il s'écroule, foudroyé.
- Mais comment l'assassin pouvait-il savoir que Sir Neville allait toucher le tableau, et à cet endroit précis ? demanda McCarthy.
- C'est là tout le génie de l'affaire : il ne le sait pas, mais il s'en doute, car il connaît les habitudes de Sir Neville. Et franchement, quel observateur n'en éprouverait pas l'envie, même fugacement ? Même Watson a failli succomber, tout à l'heure. De toute façon, le criminel n'est pas pressé : son arme prête à servir a été amenée dans la place, et si l'occasion échoue, une autre se présentera bien vite.
- Mais pourquoi Redmond Hanlon ? Pourquoi pas un autre proche de Sir Neville, qui serait lui aussi au courant ? demanda Lestrade.
- D'après ce que je viens de dire, cela paraît évident. Un seul homme accompagnait Sir Neville tous les jours dans son cabinet, et pouvait surprendre le secret de l'industriel. J'imagine qu'un jour la porte de la salle est restée entr'ouverte, et que le secrétaire a surpris son maître se livrant à sa petite bizarrerie.
- Mais vous-même, comment l'avez-vous compris ? demanda McCarthy.
- Avant même d'arriver à Rise Heaven, j'en étais pratiquement convaincu : si on partait du principe que l'industriel était resté seul avec le tableau, c'était la seule hypothèse qui permettait d'expliquer l'ingestion du poison. Comme je le dis souvent, quand on a éliminé toutes les possibilités, il faut accepter la seule qui reste, même si elle paraît invraisemblable. Bien sûr, j'ignorais que l'industriel avait la manie de caresser ses tableaux ; mais je savais qu'il l'avait touché, et que, partant, il en était mort. D'ailleurs, si vous observez les autres tableaux, vous remarquerez qu'ils comportent tous de très nettes empreintes de doigts, appartenant toutes au même propriétaire. Enfin, si vous sous approchez de la pomme du tableau de Mister Hanlon, vous reconnaîtrez sans mal une légère odeur de cyanure.

- Mais tout de même, insista Lestrade, est-il impossible que Mackenzie, par exemple, se soit trouvé un jour dans le cabinet de Sir Neville, et qu'il ait surpris son secret ?
- Admettons. Même si je ne vois pas bien pourquoi un fidèle serviteur chercherait à mettre fin aux jours de son maître. Cependant, vous oubliez le mobile. Sir Neville était veuf et n'avait pas d'enfants ; or ce n'était pas Mackenzie qui était le principal bénéficiaire de son testament...
- Qui, alors ? demandai-je, tout en me doutant de la réponse.
- Redmond Hanlon, bien sûr. Comme me l'a également précisé Mackenzie. Redmond Hanlon, qui en a eu assez d'attendre un héritage dont la santé éclatante de son employeur le privait depuis trop longtemps. D'ailleurs, je ne serai pas surpris d'apprendre que le secrétaire avait contracté depuis peu de fortes dettes de jeu.
Quand il a découvert le curieux penchant de son maître, il a aussitôt pensé à ce stratagème qui lui permettait de l'assassiner « par procuration », si j'ose dire. Et il a été si enthousiasmé par son plan, qu'il a commis sa principale erreur : il m'a mis au défi. En m'envoyant ce télégramme, dans lequel il révélait à demi-mot la clef de l'énigme : « croyez-vous qu'une peinture puisse tuer »... Vous vous rendez compte ? Comme si Sherlock Holmes avait besoin d'aide !»
A ce moment-là, les yeux de Holmes flamboyèrent ; je pense que si Redmond Hanlon s'était trouvé parmi nous à cet instant, sa situation n'aurait eu rien d'enviable. Puis le visage de mon ami se radoucit, et je retrouvais l'homme doux et affable qu'il était la plupart du temps.
« Enfin, ça n'a plus d'importance, ajouta-t-il. Mister Hanlon aura tout le temps de méditer son forfait en prison. »

Après ces quelques explications, Holmes et moi prîmes congé. MacCarthy continuait d'abreuver mon ami de compliments ; mais Holmes ne semblait pas s'en formaliser.
Dans le train du retour, ce fut Sherlock Holmes lui-même qui se chargea d'apporter la conclusion à cette affaire :
« Mon cher Watson, cet odieux stratagème doit nous servir d'avertissement : l'art dévoyé conduit aux pires extrémités. Bien entendu, Redmond Hanlon était un fieffé coquin ; mais ce qui a d'abord rendu possible son crime affreux, c'était la frénésie de collection qui habitait Sir Neville. Si ce dernier n'avait pas été si excité à l'idée de posséder un nouveau chef-d'½uvre, nul doute qu'il se serait vite aperçu que le tableau qu'il convoitait était un faux de la pire espèce. Méfions-nous des passions aveugles ! Pour ma part, comme vous le savez, je veux bien admettre une certaine inclination pour la musique de chambre ; mais soyez assuré qu'elle ne me fera jamais perdre l'intégralité de mes moyens.
Et puis, ajouta-t-il avec un léger sourire, c'est tout de même un passe-temps bien moins onéreux. »